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Hervé Morin rattrapé par ses pur sang ?

Lundi 28 Novembre 2011 à 18:01 | Lu 15285 fois I 23 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Invité lundi matin de la matinale de France Inter, c'est un échange violent qui a opposé le journaliste Patrick Cohen et l'ancien Ministre de la Défense, déclaré candidat du Nouveau centre pour les présidentielles, Hervé Morin. L'objet du délit : la vente d'un pur-sang nommé Literato par Hervé Morin à l'émir de Dubaï, Premier Ministre et Ministre de la Défense des Emirats Arabes Unis. L'ancien Ministre de la défense s'est défendu de tout conflit d'intérêts, affirmant n'avoir jamais rencontré personnellement l'émir de Dubaï. Pas si simple.


Hervé Morin rattrapé par ses pur sang ?
A ma gauche Patrick Cohen, à ma droite, au centre plus précisément, Hervé Morin. Invité au micro de France Inter, l’ancien Ministre défend sa candidature à la présidentielle. Une interview politique classique comme on en entend tous les matins jusqu’à 5 minutes de la fin.
Patrick Cohen emmène alors Hervé Morin sur un terrain lourd :  les chevaux de course. Hervé Morin a, en effet, une passion pour les pur-sang.

En 2007, il vend Literato, un pur sang exceptionnel, qu’il possède en association avec Jean-Jacques Rabineau, un patron de PME, et Eric Pokrowski, l'ancien PDG de Hertz France. Acheté en 2005 pour la modique somme de 40 000 euros, le canasson est un « crack » remarqué dans le milieu, notamment par l’émir de Dubai Cheikh Mohamed al-Maktoum, premier acheteur de chevaux au monde. L’homme pèse 16 milliards de dollars, parmi les plus riches du monde selon le magazine Forbes !

Rencontre ou pas rencontre ?

Hervé Morin et Cheikh Mohamed el Maktoum à Dubai
Hervé Morin et Cheikh Mohamed el Maktoum à Dubai
Patrick Cohen demande à Hervé Morin comment il a pu concilier ses activités de Ministre de la Défense et vendre l’un de ses biens à un client de notre industrie de défense. Le ton monte. Hervé Morin s’énerve et affirme : « Monsieur Cohen, je n’ai jamais rencontré l’émir de Dubai » répétant que Patrick Cohen confond l’émir de Dubai, Cheikh Mohamed Ben Rashid Al maktoum avec l’émir d’Abu Dabi, président de la fédération des Emirats arabes unis, Cheikh Khalifa bin Zayed Al Nahyan.

Le prince héritier d'Abou-Dhabi est « l'homme avec lequel l'ensemble des autorités françaises discutent pour les accords de défense », poursuit Hervé Morin. « C'est celui avec lequel vous discutez des questions de défense et de politique étrangère et l'émir de Dubaï, vous ne le rencontrez jamais parce qu'il n'a aucune responsabilité réelle sur le sujet» insiste-t-il. Les Emirats Arabes Unis sont une fédération de 7 émirats d'où une administration politique assez complexe à décrypter. A l'antenne, Hervé Morin tente d'enfumer quelque peu son intervieweur en jouant sur les différents émirs, cheikh qui se partagent le pouvoir.

Le quai d'Orsay mentionne une rencontre en octobre 2007

Sarkozy reçoit l'Emir de Dubai en mai 2008
Sarkozy reçoit l'Emir de Dubai en mai 2008
D’après l’ambassade de France à Abou Dabi, Hervé Morin a pourtant bien rencontré cheikh Mohammed Ben Rached Al-Maktoum , l'homme qui lui a acheté son pur-sang, au moins une fois, lors d’une tournée au moyen-orient du 27 au 29 octobre 2007 : « tournée au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Emirats arabes unis) du ministre français de la Défense, Hervé Morin. En Arabie saoudite (Djeddah, Riyad), entretien avec le roi, Abdallah Bin Abdulaziz Al Saoud et le prince héritier, ministre de la Défense et de l’Aviation civile, le Sultan Bin Abdulaziz Al Saoud. Aux Emirats arabes unis, entretiens avec le prince héritier et vice-commandant suprême des forces armées, cheikh Mohammed Bin Zayed Al-Nahyan, le chef d’état-major des armées, Ahmad Thani Al Rumaithi et l’émir de Dubaï, cheikh Mohammed Ben Rached Al-Maktoum. Dans ces deux pays, situation régionale et coopération dans le domaine de l’armement et de la sécurité »

Un cheval évalué entre 3 et 5 millions d'euros

L'agenda de l'ambassade de France à Abu Dabi
L'agenda de l'ambassade de France à Abu Dabi
Confirmant la tournée au Moyen-Orient d’octobre 2007, Hervé Morin assure que cheikh Mohammed Ben Rached Al-Maktoum ne faisait pas partie de ces discussions. L’ancien Ministre de la défense admettra quand même lui avoir « serré la paluche sur un champ de courses au milieu de 500 personnes et croisé lors du Dubai Air Show en 2009 ». 

C’est deux mois plus tard, en décembre 2007, qu’Hervé Morin vendra son cheval à l’émir de Dubai : « vous ne connaissez pas le sujet. L’émir de Dubai est le plus gros acheteur de chevaux au monde. Il en achète tout le temps. Je ne l'ai pas rencontré pour acter une vente. Il se trouve qu’à ce moment je possédais 34% du meilleur cheval d’Europe. L'écurie Godolphin (NDLR: propriété de l'émir de Dubai) nous a fait une offre en décembre 2007. Cela s’est passé en une journée. nous avons accepté ».

A l’époque, la version du Monde est quelque peu différente : « des rumeurs de revente circulaient depuis quelques semaines. Les deux plus grands haras français étaient intéressés. Etant donné le prix, la vente d'un pur-sang s'effectue par parts. Une dizaine, voire une cinquantaine de personnes mutualisent l'effort financier pour se porter acquéreur. On dit alors des propriétaires qu'ils détiennent 15% des parts d'un cheval. Mais curieusement, la vente de Literato s'est révélée compliquée, les acquéreurs hésitant à investir autant dans un unique pur-sang.
Dès lors, le ministre de la Défense a accepté une troisième proposition d'achat, faite par cheikh Al-Maktoum, émir de Dubaï et premier ministre de la fédération des Emirats arabes unis ».


Une proposition d'achat est envoyée aux trois co-propriétaires de Literato. L'affaire est conclue le 16 décembre 2007. « Hervé Morin refuse de divulguer le prix. Une clause de confidentialité figure dans le contrat de vente. Les spécialistes des milieux hippiques estiment que le cheval a pu être vendu entre 3 et 5 millions d'euros... », écrira à l’époque José Alcala, journaliste dans l’Eure, la circonscription d’Hervé Morin.
Un site spécialisé dans les courses hippiques montre une série de photos prises en mars 2008, trois mois après la transaction, à Dubai : le Ministre serre chaleureusement la main à l’émir de Dubai.

Par ailleurs des photos circulent sur twitter d’Hervé Morin entrant à l’Elysée lors d’une rencontre entre Nicolas Sarkozy et l’émir de Dubai en mai 2008.  Mais les photos ne sont ni datées ni authentifiées. Joint au téléphone, Hervé Morin dit n’avoir aucun souvenir de cette rencontre, avant d’ajouter : « j’y étais peut-être mais je n’ai jamais eu un entretien avec cet homme ». Hervé Morin a rencontré l'Emir de Dubai a, au moins trois reprises entre 2007 et 2009. Le président du Nouveau centre fait, de son côté, systématiquement la distinction entre rencontre et discussions. Une façon de brouiller les pistes ? Comprenne qui pourra.

Un conflit d'intérêts ?

Hervé Morin rattrapé par ses pur sang ?
Y-avait-il pour autant un conflit d’intérêts entre la fonction d’Hervé Morin et la vente du pur sang Literato au Cheikh Mohamed al-Maktoum ? Selon le site officiel des Emirats arabes unis, le cheikh Mohamed Al Maktoun Maktoun est officiellement premier ministre et Ministre de la Défense de son état. Engager des négociations pour la vente d’un cheval avec le gouverneur d’un émirat avec lequel la France est en discussions régulières dans le domaine de l’armement et la sécurité n'est pas innocent. La France et les Emirats arabes unis sont liés par un accord de coopération depuis 1991, qui a été relancé en 2009 avec l'ouverture d'une base interarmes, précisément à Abou Dhabi. Une création officialisée par Hervé Morin le 15 janvier 2008. Un mélange des genres pour le moins imprudent. 

Hervé Morin fait par exemple valoir une clause de confidentialité sur le montant de la transaction. A l’époque, l’Emir de Dubai « tient » donc le Ministre de la Défense français par une clause de confidentialité sur le montant d’une transaction commerciale. Interrogé quant à savoir si cette confidentialité vaudrait pour la commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) du candidat Morin, le président du Nouveau Centre assure qu’il divulguerait évidemment le montant de la transaction à la CNCCFP si elle lui était demandée. Une clause de confidentialité à géométrie variable...








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