Héritier de Mitterrand, qui es-tu vraiment ?
Mardi 10 Mai 2011 à 05:01 | Lu 6049 fois I 46 commentaire(s)
Journaliste politique à Marianne chargé du suivi des partis de gauche. En savoir plus sur cet auteur
À l’heure des grandes commémorations autour de l’accession de François Mitterrand à l’Elysée, une question se pose : qui sont, en 2011, les adhérents du PS, ce parti qu’il a marqué de son sceau ? «La Revue socialiste» vient de publier une enquête instructive sur le sujet. Les adhérents se montrent sociologiquement en décalage avec la société française et, parfois aussi, idéologiquement, avec leurs propres électeurs…
Quinze ans que le chapeau de feutre noir et l’écharpe rouge sont remisés. Et pourtant, tous les dirigeants socialistes ou presque, avec plus ou moins d’honnêteté, se poseront aujourd’hui comme de fidèles héritiers de Tonton. Tous les proches des candidats à la primaire y vont déjà de leur petite confidence du genre : « Vous savez, il (ou « elle », c’est au choix) a une vision très mitterrandienne du temps ». Mais quinze après sa dispartion, trente ans après son accession au pouvoir, les autres « héritiers de Mitterrand », ceux qui ont décidé d’adhérer à ce parti qu’il a marqué de son sceau, eux, qui sont-ils vraiment ? Une enquête réalisée pour le compte de La Revue socialiste par téléphone et Internet, auprès d’un large échantillon d’adhérents du PS, permet de répondre en partie à cette question. Même s’il faut manier ces chiffres avec précaution (étant donné l'extrême proximité du commanditaire du sondage avec le Parti socialiste), elle se révèle très instructive.
Qu’apprend-on tout d’abord ? Que l’adhérent du PS est principalement… un homme âgé. Rien de bien neuf sous le soleil de Soférino. Il suffit de se pointer lors de n’importe quelle réunion de section pour noter que les têtes grises sont aussi nombreuses que les petites phrases échangées lors d’un congrès du parti. Certes. Mais l’enquête réalisée par l’Institut de sondages Lavialle permet au moins de mettre des chiffres sur cet état de fait. Un peu moins d’un adhérent sur trois (30%) est en effet une femme (en 1985, c’était seulement le cas d’un adhérent sur cinq) et près de 40% des encartés ont 60 ans ou plus. Henri Rey, directeur de recherches au Cevipof qui a dirigé et commente l’enquête, se veut tout de même rassurant pour le parti à la rose : « Avec près d’un quart d’adhérents de moins de 40 ans, écrit-il, le PS dispose d’un socle moins étroit qu’il y a treize ans pour assurer son renouvellement générationnel ».
Sauf que ces « moins de 40 ans » dont ils vantent les facultés « régénératrices » pour le PS se « distinguent partiellement, ajoute-t-il, des jeunes générations d’actifs par un statut de l’emploi plus stable. Avec deux tiers de CDI pour 17% de CDD et moins de 1% de stagiaires, ils ressentent de façon très atténuée les effets de la précarisation de l’emploi et de l’entrée différée sur le marché du travail. » Bien évidemment, on pourrait déduire de ces quelques chiffres qu’une situation professionnelle stable permet plus aisément de s’engager en politique. Mais à leur lecture, on comprend surtout mieux pourquoi le PS se montre si souvent incapable de répondre à l’inquiétude des Français face à la crise. C’est même d’une logique implacable : les membres du PS sont moins confrontés à la précarité que leurs compatriotes.
Il y a deux fois moins d'employés et sept fois moins d'ouvriers au PS que dans la société française
D’ailleurs, si l’on se penche sur les fameuses catégories socioprofessionnelles (CSP) auxquelles appartiennent l’ensemble des militants socialistes, cette analyse se voit renforcée. 50% des adhérents PS en activité font partie des « cadres et professions intellectuelles supérieures » quand… cette CSP ne représente que 16,6% des actifs français ! À l’inverse, il y a deux fois moins d’employés au PS (15%) que dans la société (29,4%) et sept fois moins d’ouvriers dans ses rangs (3%) que dans l’ensemble du « cheptel » des actifs français (21,5%) ! Même si les ouvriers ne représentaient déjà que 10% des adhérents socialistes en 1985, voilà qui peut expliquer — en partie seulement, il est vrai — le fait que les classes populaires se soient détournées du Parti socialiste. L'enquête de La Revue socialiste vient en tout cas tordre le cou à une idée reçue : celle qui voudrait que le PS soit la formation politique par excellence du milieu enseignant. C'est finalement de moins en moins vrai, leur nombre baissant continuellement (26% en 1985 contre 18% aujourd'hui).
Il est en revanche un sujet sur lequel les militants PS ne se démarquent que très peu de leurs compatriotes. Comme eux, ils sont de moins en moins syndiqués. 38% seulement le sont aujourd’hui (avec une nette préférence pour la CFDT) contre 64% en 1998 et même 71% en 1985. Et comme les Français aussi, sans doute, ils « fustigent, écrit Henri Rey, l’incapacité du parti à surmonter ces divisions ». C’est même le premier motif d’insatisfaction (pour 80% des sondés). Néanmoins, les adhérents PS seraient satisfaits de « la qualité des débats (sic), la participation du PS à des mobilisations collectives, l’efficacité de l’organisation, le fonctionnement démocratique interne ainsi que l’évolution suivie par le parti après le désastreux congrès de 2008 ».
Sociale-déocratie et altermondialisme contre marxisme et libéralisme
Sur le fond, les adhérents ont également été sondés. À en croire l’étude publiée par La Revue socialiste, le PS doit, d’après ses membres, puiser principalement ses « références idéologiques » dans les« idées sociales-démocrates » (pour trois adhérents sur quatre) et, plus surprenant... dans « l’altermondialisme » (pour un peu plus d’un adhérent sur deux). Adieu Marx. D'ailleurs, la question de« l’acceptation de l’économie de marché » ne semble plus faire débat dans les rangs socialistes. Mais si les militants PS sont « acquis » à l'économie de marché, ils « sont en revanche très loin d’avoir cédé aux sirènes du libéralisme », explique Claude Dargent, professeur à Paris 8 et co-enquêteur aux côtés de Henri Rey. 40% des personnes interrogées estime par exemple que la mondialisation est un « danger, parce qu'elle menace [les] entreprises et [le] modèle social » de la France. Cet avis est un peu plus partagé par les électeurs du PS (48%).
Quelques questions de société leur ont également été soumises. En matière d'éducation par exemple. Même si le questionnaire auquel ils ont été soumis semble un peu binaire, leur vision du « rôle de l’école » a par exemple évolué au fil du temps. En 1998, 30% des adhérents estimaient que « l’école devrait donner avant tout le sens de la discipline et de l’effort ». En 2011, ils ne sont plus que 16% à partager ce point de vue. À l’inverse, en 1998, ils étaient 68% à considérer que « l’école devrait former avant tout des gens à l’esprit éveillé et critique ». Aujourd’hui, ils sont 80% à l’affirmer. Sur l’immigration, les encartés PS se trouvent là encore en léger décalage avec leur propre électorat. 83% d’entre eux sont contre l’idée selon laquelle il y aurait « trop d’immigrés en France » alors que les électeurs PS sont 65% à partager ce point de vue.
En conclusion, pour Claude Dargent, « les adhérents sont “en pointe” par rapport aux valeurs des électeurs du Parti socialiste dont ils accentuent les orientations. Davantage anti-libéraux au plan économique, ils poussent plus loin le libéralisme culturel dont témoignent ceux qui votent pour les candidats investis par leur formation. Ces données amènent à réfléchir sur ce qu’on est en droit d’attendre en démocratie du rapport entre les représentations des électeurs et celles du parti pour lequel ils votent ». Et à s’interroger aussi : « Doit-on attendre des adhérents d’un parti qu’ils soient le décalque parfait de leurs électeurs ? », se demande par exemple Dargent avant de répondre en citant en exemple François Mitterrand et sa campagne de 1981 : « On s’en souvient, le candidat socialiste indiqua alors qu’il était défavorable à la peine de mort tout en sachant que les électeurs y étaient en majorité favorables. On connaît la suite. » Mais à trop s’éloigner sociologiquement et idéologiquement des gens à qui il est censé parler, le Parti socialiste prend un risque. Et là aussi, tout le monde « connaît la suite ». C’est le 21 avril 2002 dont l’anniversaire a été célébré bien plus discrètement que le 10 mai 1981…
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