Verbatim :
Vous êtes haut fonctionnaire, ancien commissaire au Plan, actuellement en disponibilité de la Cour des Comptes et vous écrivez la plupart des discours de Nicolas Sarkozy. Comment s’est fait votre rencontre ?
Notre rencontre remonte à très longtemps, à plusieurs années, même dizaines d’années. On a toujours été dans la même famille politique même si nous n’avons pas toujours été d’accord dans le passé. Mais le fond est commun. Ça fait longtemps qu’on avait envie de travailler ensemble. Nous nous sommes dit que nous avions des choses à faire ensemble, puis on a travaillé. Je me suis mis sur certains discours et les choses se sont nouées au fil du temps. Au départ, c’est un engagement d’amitié et un engagement politique.
En tant que gaulliste social et eurosceptique, comment pouvez-vous travailler avec Nicolas Sarkozy, qui est un peu l’inverse de vous finalement, au sein de la droite ?
Si j’arrive à travailler avec lui, c’est que je ne me force pas. On peut se demander si l’image qu’on se fait de lui n’est pas fausse, caricaturale. Moi je n’ai aucun problème. Il se retrouve dans ce qui est dit, moi aussi.
Vous avez été séguiniste. Croyez-vous encore en l’alliance des républicains des deux rives ?
J’y ai toujours cru. Je pense, comme de Gaulle, que la France n’est ni la droite, ni la gauche, c’est tous les Français. Je pense que tout ceux qui ont une certaine idée de la République, de l’Etat, de la Nation ont des choses à faire ensemble. J’observe simplement que pour ceux qui ont été engagé dans des partis, il a été impossible d’en dépasser les frontières.
Vous avez participé à la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1995. La fracture sociale en était un thème majeur. On sait ce qu’il en advenu. Avez-vous été déçu par Jacques Chirac ?
Qui ne l’aurait pas été ?
Serez-vous déçu par Nicolas Sarkozy ? Pourra-il tenir toutes ses promesses ?
Je ne suis pas Madame Soleil. La démocratie, c’est toujours un pari sur l’avenir. Il y a beaucoup de gens qui après le 13 mai 58, ont été déçus par ce qu’a fait le général de Gaulle en matière de décolonisation, beaucoup d’électeurs de Mitterrand en 81 ont été déçu en 82. Il y a toujours un pari qui tient sur la sincérité des hommes et sur les circonstances. Le rôle d’un chef d’Etat, c’est aussi de tenir compte des circonstances qui changent. Dans une campagne, les grands candidats ne peuvent pas ne pas être sincère. C’est une épreuve de vérité où on est obligé de dire ce qu’on pense (…). En 1995, Jacques Chirac ne mentait pas. Mais il avait un rapport à la politique qui n’était pas celui que je croyais. Il ne croit pas que la politique puisse profondément changer les choses. Pour lui, c’est plus quelque chose qui sert à accompagner les mutations, maintenir un minimum de cohésion dans la société.
Avec Nicolas Sarkozy, vous faites le pari que ce sera différent ?
C’est un pari et une conviction très forte. Il est profondément volontariste. Face à un problème, il ne s’abstient pas de trouver une solution. C’est une différence fondamentale. Il se donnera les moyens de gouverner. (…) Il y a deux camps : ceux qui pensent que la politique ne peut rien, et ceux qui pensent qu’elle peut encore quelque chose.
Citer Jaurès, Blum, Malraux, est-ce l’idée dont vous êtes la plus fière ? Quand ils entendent ça, croyez-vous que les Français y croient vraiment ?
C’est une question de microcosme parisien. Ni vous ni moi ne nous sentons étranger à l’héritage du Front populaire. Vous n’êtes pas contre les congés payés. Moi non plus. C’est un grand progrès social, j’en suis l’héritier et j’en suis très content. Nicolas Sarkozy a lu des textes de Jaurès. Il n’y a aucune raison de trouver absurde qu’un Français, qui vient de la droite ou de la gauche, trouve dans des textes de Jaurès quelque chose qui reflète sa propre conception de l’éducation. On a cité des propos de Jaurès qui illustraient parfaitement le projet éducatif de Nicolas Sarkozy. Pourquoi ne pas le citer ?
Que devient la rupture ? Avez-vous conseillé à Nicolas Sarkozy de la mettre de côté ?
Non. Je n’ai rien conseillé de ce genre. La rupture est dans tous les discours. Mais il n’a pas besoin de dire à chaque fois que c’est une rupture. Elle est partout. Il ne cesse de proposer de rompre. (…)
Si Nicolas Sarkozy était communautariste, je ne travaillerais pas avec lui. Il y a les mots et le contenu. La manière dont il a défini la discrimination positive ne pose aucun problème au modèle républicain puise que c’est exactement ce que la République fait depuis qu’elle existe. Elle a donné des bourses aux enfants modestes donc des droits différents pour régler des situations différentes. Elle a fait de l’aménagement du territoire, qui est la discrimination positive des territoires. Le général de Gaulle a créer des conditions spéciales pour les rapatriées d’Algérie pour qu’ils soient intégrés plus facilement dans la société française. C’était de la discrimination positive. On fait de la discrimination positive avec le handicap. Il y a un type de discrimination positive que la République a toujours pratiqué, parce que l’égalité ce n’est pas de traité également des situations inégales. C’est essayer, par tous les moyens de corriger les inégalités. La limite de ça, c’est de ne pas faire de la discrimination positive sur des critères ethniques, raciaux, mais plutôt des critère sociaux ou culturels.
Votre rôle ne se limite pas à l’écriture des discours. Vous discutez aussi avec Nicolas Sarkozy, le conseillez. En tant qu’ancien porteur du « non » à Maastricht, lui avez-vous soufflé les critiques sur la Banque centrale européenne et l’euro ?
Il ne m’a pas attendu pour les formuler. Je me souviens d’une conversation avec lui en 1997 qui portait sur la politique du franc fort. Il y était très hostile déjà, or il n’était pas candidat et il n’y avait pas de caméra. Ce n’est pas quelque chose de nouveau. Je n’en suis pas responsable, mais nous nous rejoignons à 100%. Pour le reste j’ai voté « non » à Maastricht, « non » au référendum sur la constitution européenne aussi. Quand nous avons travaillé ensemble, l’idée était de réconcilier la France du « oui » et du « non ». La France a toujours avancé par la synthèse.
Retirez-vous une fierté à voir vos mots lus en public ? On vous voit réciter les discours en même temps que Nicolas Sarkozy…
C’était par inadvertance. Je ne me rendais même pas compte. J’étais tellement impliqué dans le discours que les mots me revenaient. Pour le moi le problème n’est pas la fierté. Mon métier n’est pas l’écriture, je n’ai pas d’orgueil d’auteur. C’est un engagement politique. Ce qui m’intéresse, c’est la manière de faire de la politique, en parlant à l’intelligence des gens, en ne se moquant pas d’eux, en parlant au cœur et à l’intelligence de ceux qui sont en face de vous. C’est la façon la plus digne de faire de la politique. Et c’est ce qu’attendent les gens au fond. Quand on a programmé les grands meetings avec les grands discours, tout le monde a dit à Nicolas Sarkozy, « il ne faut plus faire ça. C’est démodé ». Et je constate qu’à chaque fois, devant 10 000 personnes par moment, on obtient un silence absolu pendant plus d’une heure de gens qui viennent tous remercier à la fin de ne pas les avoir pris pour des imbéciles. Ça, j’en suis fièr. Je suiz très fièr de moi, et je suis aussi très fièr de lui, parce que c’est un risque, quand je l’entend prononcer ce type de discours.
Sur les intellectuels, quand je vois certains de mes amis, comme Emmanuel Todd, Régis Debray, pour lesquels j’ai beaucoup de respect, parler de cette campagne et de la façon dont fait campagne Nicolas Sarkozy, sans manifestement n’avoir jamais lu un seul discours, je pense qu’il y a une responsabilité morale et intellectuelle qui n’est pas assumée.
La thématique du prochain discours ?
Qu’est ce qu’être Français ? C’est à Caen, vendredi.