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Hémorragie aux Echos: un quart des salariés choisissent de partir

Vendredi 8 Janvier 2010 à 05:01 | Lu 11197 fois I 26 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Deux ans après le rachat du groupe Les Echos par LVMH, près d'un quart des salariés, dont 62 journalistes, ont fait jouer leur clause de cession et s'apprêtent à quitter le groupe. Des journalistes qui attendent toujours les investissements promis par Arnault et qui portent un regard désabusé sur l'absence de stratégie de la direction et sur la connivence affichée de ses responsables avec le pouvoir.


Hémorragie aux Echos: un quart des salariés choisissent de partir
Mise en place en décembre 2007 par LVMH lors du rachat du groupe Les Echos à Pearson, la clause de cession (NDLR : qui permet aux journalistes de quitter leur entreprise avec indemnités en cas de changement de propriétaire) a pris fin le 23 décembre 2009. Selon la Lettre A, « 109 personnes ont choisi de quitter le groupe sur 434 salariés, dont un tiers de secrétaires de rédaction. Au sein du journal Les Echos, 62 journalistes, sept pigistes, quatorze cadres et onze employés sont sur le départ. Parmi les journalistes démissionnaires, 32% partiront en retraite anticipée ».
C’est, au total, un quart des effectifs qui fait jouer cette clause de cession.
Selon un syndicaliste « un certain nombre de gens sont partis en ayant quelque chose derrière, notamment parce que la clause de cession était longue : 2 ans. Individuellement, c’est une protection. Ça a laissé du temps aux gens pour se retourner. Ils ont saisi des opportunités, retrouvé du travail, profité de cette clause. Mais dans les services administratifs, à la régie publicitaire ils n’en ont pas bénéficié et la pression était autrement plus lourde».

Le nombre de départs traduit l’atmosphère qui règne dans la rédaction et le ressentiment vis à vis du nouvel actionnaire. En 2007, Bernard Arnault, le PDG de LVMH rachète le groupe Les Echos à Pearson pour 250 millions d’euros et promet monts et merveilles: «Arnault avait promis des investissements, on les attend toujours. Au contraire, il nous adjoint tous un tas de trucs déficitaires qui plombent le groupe : connaissance des arts, Radio classique etc.  Que des trucs qui perdent de l’argent. Arnault n’est clairement pas un homme de presse mais un formidable homme d'entreprise » ironise un journaliste

Un homme d’influence, en revanche. En 2007, Stratégies écrivait que «  L'acquisition des Échos serait aussi un moyen pour Bernard Arnault d'acquérir le « must have » de la presse économique ». A condition de ne pas trop fragiliser sa danseuse.

Une connivence avec le président de la République assumée par la direction

Ce qui semble aujourd’hui mal engagé : « Il y a un fait objectif, c’est que les gens qui partent étaient des gens qui comptaient dans cette rédaction. Ils profitent de la clause de conscience mais ils ne le font pas tous de gaieté de cœur, ils espéraient autre chose.  Evidemment, personne n’est irremplaçable mais quelle est la volonté de la direction d’assumer le remplacement des postes? Aujourd’hui nous n’avons aucune certitude. Depuis le rachat, on constate surtout une baisse sensible des effectifs et un affaiblissement du titre. Arnault s’était engagé à garantir la qualité éditoriale. Ça n’en prend pas le chemin  ».

Au cours de ces dernières années, les remplacements de postes ont essentiellement eu lieu à un haut niveau de hiérarchie, plus rarement sur la base.
Si côté ventes, Les Echos s’en sortent relativement bien dans un contexte de crise, certains évoquent une stagnation de la diffusion au cours de la seconde moitié de 2009. La publicité fait elle aussi grise mine, d’où un bilan financier difficile : « LVMH ne publie jamais les chiffres de ses sociétés non cotées mais Beytout l’a dit, on perd de l’argent » alors que Les Echos avaient toujours été l’un des rares titres en France à dégager des bénéfices. C’est dire si ces départs sont une aubaine, ils feront baisser d’autant la masse salariale du groupe : « c’est une belle opportunité. Et le tout sans plan social…».

Facteur aggravant : la proximité de l’actionnaire avec le nouveau président de la République. Bernard Arnault, PDG de LVMH, s’était offert sa danseuse pour 250 millions d'euros. Un rachat négocié à l’époque par Nicolas Bazire, l’un des meilleurs amis de Nicolas Sarkozy. Et c'est Nicolas Sarkozy, en personne, qui avait annoncé à des journalistes le retour de Nicolas Beytout (parti entre-temps au Figaro) à la direction du groupe Les Echos. Atmosphère…

Un constat d'échec et un journal dans l'inconnu

La fronde des journalistes avait été dure lors de l’arrivée du couple Arnault-Beytout.
« Deux ans après, dire qu’il y a un sentiment de mainmise de l’actionnaire, c’est trop fort. Il n’y a pas de verrouillage mais il n’y a pas d’enthousiasme dans la rédaction. On veut garantir notre indépendance. La charte éthique devrait être signée bientôt » témoigne une journaliste. Avec un bémol: Beytout n’a pas bougé sur sa participation aux émissions de télévision. Au moment de sa nomination, la Société Des Journalistes et les syndicats s’étaient notamment battus pour que Nicolas Beytout ne représente pas le journal dans des émissions en tant qu’éditorialiste alors qu’il en est le patron et un proche de Nicolas Sarkozy : « il y a une claire connivence, assumée et revendiquée. La SDJ s’est couchée sur un certain nombre de points. La charte éthique avalisera les passages télés de Beytout » juge pour sa part un autre membre de la rédaction, plus sévère.

Autant de paramètres qui font que l'avenir des Echos se dessine en pointillés. Et plutôt sombrement pour certains qui ont choisi de faire jouer cette clause de cession : « je n’étais pas dans une optique de quitter ce groupe. J’aurais bien fait encore quelques années même si j’ai d’autres projets et d’autres passions. Je pars sur un constat d’échec après 20 ans de maison. Je leur souhaite le meilleur mais ils feront ce qu’ils pourront avec une gouvernance problématique et dans un climat difficile ».

Enjeux-Les Echos au bord de la rupture ?

Si au quotidien Les Echos, l’ambiance n’est pas à la fête, à Enjeux-Les Echos, le nombre de départs s’apparente à une motion de défiance à l'égard de l’actuelle direction. Treize journalistes et un pigiste quittent le mensuel. Près des deux-tiers de ses effectifs. Dans le viseur Eric Le Boucher, le directeur de la rédaction du mensuel: « Le journal a été changé. C’est quelqu’un qui ne devrait même plus travailler ! Il est payé par Les Echos et passe plus de temps à Slate.fr (NDLR : dont il est le co-fondateur) que dans sa rédaction. Il mélange tout. C’est terrible » affirme un journaliste. François Lenglet, l’ancien directeur de la rédaction et Marie-Paule Virard, sa rédactrice en chef, avaient déjà fait jouer leur clause de cession en 2008. Certains précisent qu’ils avaient été « poussé vers la sortie ». « C'est le style de management de Nicolas Beytout, le big boss nommé par Bernard Arnault, qui serait en cause » écrivait alors Le Point, évoquant un « management violent ». « La direction aurait commandé une étude de lectorat sans prévenir François Lenglet. Une étude dont les conclusions auraient été prérédigées de manière à décourager les deux journalistes » .
Déjà à l’époque Beytout jugeait le journal « en crise » : « Il perd de l'argent, sa diffusion baisse ». Un constat qui justifiait largement la nomination d’un nouveau directeur aux abonnés absents…








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