Goldman Sachs, l'autre volcan qu'on n'a pas vu venir
Accusée de fraude par le gendarme de la bourse américaine, Goldman Sachs, la banque la plus puissante de Wall Street, semble pour la première fois ébranlée. L'accusation d'agent double, jouant contre l'intérêt de ses clients est cette fois-ci patente. "The big Short", un livre paru récemment en avait largement fait la démonstration
Après les bonus extravagants, le scandale du fast trading, les techniques financières visant à camoufler la dette grecque, c’est maintenant pour son rôle dans le scandale des Collateralized Debt Obligations (CDOs), en fait les subprimes, que Goldman Sachs est une fois de plus montrée du doigt. Et cette fois-ci, l’accusation émane de la Sec. Le gendarme de la bourse américaine accuse de rien moins que de fraude la banque qui prête invariablement ses meilleurs éléments à la Maison Blanche quelles que soient les administrations au pouvoir. Rendue publique vendredi, l’incrimination a déjà coûté très cher à la banque phare de Wall Street : le titre s’est replié de 13% le jour même, entraînant avec lui ceux de nombreux autres établissements.
Goldman Sachs, agent double
De quoi Goldman est-elle accusée, cette fois ci ? Robert Khuzami, directeur des enquêtes à la SEC l’explique : « Goldman, à tort, a permis à un client qui jouait contre le marché hypothécaire d'influencer lourdement quels titres immobiliers devaient être inclus dans un véhicule d'investissement, alors qu'au même moment, elle disait à d'autres investisseurs que ces titres avaient été sélectionnés par un tiers indépendant et objectif.» L’acte d’accusation précise ainsi «ce que n'avait pas révélé Goldman Sachs à ses clients, c'est qu'un large hedge fund, Paulson - qui n'a rien à voir avec son homonyme Hank, dirigeant de Goldman Sachs puis ministre de l'économie de Bush - &Co, qui avait des intérêts économiques directement opposés aux investisseurs, jouait un rôle significatif dans la procédure de sélection du portefeuille.»
Traduction : Goldman est un des principaux acteurs du marché des subprimes qui a émergé au début des années 2000. En gros la banque fabrique des produits financiers en plaçant dans un fond des prêts hypothécaires. Disons que si le fonds s’apparente à un immeuble, alors les prêts en constituent les briques, tandis que Goldman fait office de promoteur. La banque revend ensuite le fonds, en morceaux, en fait l’immeuble par appartements à des investisseurs.
Jusque-là, rien de véritablement scandaleux, sinon que la technique a montré sa dangerosité pour l’ensemble de la planète finance. Mais là où cela commence à sentir le roussi pour Goldman Sachs, c’est que l’élaboration, en fait le choix des briques, s’est réalisé avec un acteur du marché qui a misé sur l’effondrement de l’immeuble. Cet acteur n’est autre que le Hedge Fund Paulson and Co. Dans ces conditions, la SEC a toutes les raisons de penser que les briques retenues furent parmi les moins solides du marché. Une sélection opérée par Fabrice Tourre, un des traders français de Goldman Sachs.
Et en effet, le 24 octobre 2007, seulement six mois après la livraison de l’immeuble, plus de 80% des briques donnaient des signes de faiblesse, laissant augurer un effondrement prochain de l’édifice. Trois mois plus tard, le 29 janvier 2008, 99% des briques sont dégradées.
Résultat: cette opération se traduit pour les investisseurs une perte de plus d'un milliard de dollars. Des pertes qui sont autant de gains pour celui qui avait parié sur l’effondrement : «Paulson, qui avait pris des positions opposées, a réalisé un profit d'environ 1 milliard de dollars», martèle la SEC. Ce petit milliard est venu épaissir les extravagants 20 milliards de dollars de bénéfices réalisés en 2007 sur la chute des subprimes par Paulson and Co, dont 3 milliards pour le seul John Paulson, patron du fond éponyme.
La grande vente
Et plutôt sérieusement. Cette fois-ci encore la banque a joué double jeu, comme elle l’a fait en spéculant sur la dette grecque après avoir aidé l’Etat hellénique à maquiller ses comptes. Cette histoire a été parfaitement décrite dans un livre paru récemment : « The Big Short », écrit par Michael Lewis, et malheureusement pas encore disponible en français (pour quelques pages en anglais, c'est ici ). L’auteur, un ancien trader, n’en est pas à son premier brûlot . Dans son « Liars’ Poker », Poker menteur en VF, il décrivait les turpitudes au sein d’un autre géant de Wall Street, Salomon Brothers, son employeur d'alors. « Big short » démontre, cette fois-ci, comment Goldman Sachs, a compris dés 2005 que les crédits subprimes allaient éclater en 2007. D’où son nom « la grande vente.» En anglais financier, être short correspond à prendre des positions vendeuses, ce qu’a fait Goldman Sachs en « Big » sur les subprimes.
Mais comme pour la Grèce, la banque n’a pas prévenu ses clients, continuant de les en abreuver à bons comptes. Pour continuer dans la métaphore du BTP : Goldman fourni de plus en plus d’immeubles avec des briques défectueuses, encaissant de plantureuses commissions de promoteur, et de l’autre côté, elle mise sur l’effondrement de ces mêmes immeubles grâce à des produits financiers appelés CDS. Ce que Michael Lewis décrit comme « un agent double (…) Un personnage semble représenter les intérêts des investisseurs tandis que l’autre représente ceux de la salle de marché de la banque.»
Reste que la SEC ne poursuit Goldman pour fraude qu’au civil. Et pas au pénal, ce qui aurait une autre portée. Certes Goldman paye déjà cher à la bourse l’annonce de la procédure. Mais à quelques jours du débat sur les produits dérivés et leur régulation au Congrès, la SEC dispose donc encore d’une autre cartouche, pour maintenir la pression sur les banques, et limiter la capacité de lobbying de la plus influente d’entre elles, précisément Goldman. De quoi peut-être donner aux parlementaires une liberté d’action qu’ils n’ont pas vraiment eue jusqu’à présent. Nombre d’entre eux ont encore en travers de la gorge les 700 milliards de dollars déboursés par l’Etat pour sauver le système bancaire et accessoirement enrichir les actionnaires et les patrons de Goldman Sachs.
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