Marianne2

GQ, le magazine de l’ère Sarko

Régis Soubrouillard | Jeudi 20 Mars 2008 à 00:03 | Lu 16718 fois

A la lecture, GQ, le nouveau magazine de l’homme hypermoderne, se révèle redoutablement en phase avec l’air du temps. Glorifiant le mâle entrepreneur individualiste, né pour consommer, dévoué à sa seule ambition. Bref, le magazine des années Sarko.



GQ, c’est Gentleman’s Quarterly, comprenez «Trimestriel Masculin», le nom du magazine lancé récemment en France par le groupe américain CondéNast. Difficile de faire plus simple. A se demander pourquoi Libé ne s’est pas appelé QG pour «Quotidien de Gauche»…
Avec un budget de 10 millions d’euros, dont la moitié consacrée à sa campagne de pub, GQ débarquait en février sur le marché français après un succès international remarquable.

GQ , le magazine des vrais hommes
D’emblée, GQ joue la carte de la cohérence . Nul doute que le magazine est destiné aux hommes. Aux vrais hommes !
Car s’atteler à la «lecture» de GQ est un défi que seuls ces vrais hommes sauront relever. Défi physique d’abord : le journal pèse près d’un kilo (320 pages pour le premier numéro, 232 pour le second) et tourner les pages sans faire tomber la moitié des offres d’abonnement est une vraie gageure. Défi nerveux ensuite : le plus difficile consiste à trouver quelques pages isolées relevant du journalisme au milieu de ce pavé de pub dont le sommaire n’arrive qu’en page 14, puis de se lancer dans l’impossible mission qui consiste à les lire : la mise en page du journal ferait s’effondrer un épileptique. Défi social enfin : accroché à sa guitare, Keith Richards prête son visage buriné à une pub pour Louis Vuitton. Suivent des double-pages pour Prada, Armani, Calvin Klein, Breitling, Dockers, Jean-Paul Gaultier etc. Le reste est à l’avenant.

Beigbeider : capteur de quelle société ?
Ne s’écartant jamais de l’écume des choses, quelques dizaines de pages de pubs plus loin où se succèdent des éphèbes CalvinKleinisés aux abdominaux saillants arrivent des pages « Culture » à l’approche graphique toute Warholienne. En quelques lignes, Frédéric Beigbeider «plaide la cause de la Vodka».
Encore quelques pubs Rolex plus tard, apparaît le dossier tant attendu «Jean’s et politique» dont il ressort…rien de vraiment captivant. Passées les lourdes pubs Jean-Paul Gaultier, un leurre d’espoir se profile avec un dossier consacré au talentueux Edouard Baer. N‘était l’intervieweur-support de pub des Galeries Lafayette: Frédéric Beigbeider, figure tristement incontournable du magazine mais «formidable capteur de ce qui se passe dans la société» d’après le directeur du journal pour qui la «société » doit se limiter à deux arrondissements parisiens…Sous couvert d’impertinence («Et sexuellement tu en es où ?») et hormis quelques échanges sur le théâtre et leurs lectures, l’entretien se révèle un puits sans fond d’inanités, malgré les efforts de son interlocuteur pour relever le niveau.

La planète en danger !
GQ s’autorise tout de même un reportage intéressant dans l'enfer du décor des Maldives, histoire de s'extraire une seconde de ce trop plein de luxe. Puis vient la page obligatoire «bonne conscience à peu de frais», toute teintée d’écologie avec le portrait de Pierre-André Senizergues, un ancien champion de skate devenu millionnaire, nouvelle coqueluche de la bienfaisance environnementale, et exilé sur la côte ouest des Etats-Unis, tout animé comme il faut par le souci de la sauvegarde de ses semblables au point de dire que « la planète est en danger ».

Sarkozy : une machine à communiquer en panne sèche
Encore une cinquantaine de pages à franchir. La fatigue des mains se fait sentir, arrive la rubrique «Politique», avec un dossier sur «l’efficacité» de la communication Sarkozy inspirée des méthodes de relations publiques des entreprises. Ainsi, l’ impeccable «machine managériale» Sarkozy nous vend ses produits, à coups d’enquêtes et d’études préalables, maîtrise son agenda médiatique, fait appel à des sociétés spécialisées en communication de crise, telle Image 7 (Rapport Attali, Société Générale) en cas de graves difficultés. Comme souvent, Laurent Wauquiez est le plus cocasse. L’ancien porte-parole du gouvernement explique qu’à «chaque étape, il y a un travail de communication et d’anticipation». Franck Louvrier, le conseiller en communication de Sarkozy s’en sort également assez bien avec «tout ce que l’on fait est pensé en amont».
Un rouleau compresseur de plates certitudes assénées, sans rire, par les winners du Sarkozysme «première époque» pour nous expliquer pourquoi le président fait un «sans faute».

L’air du temps : l’ère du vide
Bref, de la même manière que Podium était le journal des années Clo-Clo, à sa manière, GQ, se révèle le magazine des années Sarko. Du temps de cerveau disponible abondant pour Prada ou Rolex, une fascination assumée pour le monde de l’entreprise et du marketing politique, un éblouissement par le luxe, le culte du corps parfait, tout en hédonisme et en légèreté transpirant l’individualisme contemporain, une pincée de sexe, un zeste d’environnement pour faire comme si.
Dans cette symétrie stylistique à peine voilée avec l’univers de la Sarkozie triomphante, GQ se révèle, en ce sens, exceptionnellement en phase avec l’air du temps : l’ère Sarko, c'est «l’ère du vide»...


Accueil Accueil    Envoyer Envoyer    Imprimer Imprimer    Partager Partager


Dans la même rubrique :
< >

Mardi 9 Février 2010 - 17:01 Les enfants handicapés bannis du Canada ?

Lundi 8 Février 2010 - 14:01 2012 : êtes-vous plutôt Sarkozy ou Megan Fox ?









© Marianne2, droits de reproduction réservés - Marianne - 32, rue René Boulanger - 75484 Paris cedex 10 - Tel : +33 (0)1 53 72 29 00 - Fax : +33 (0)1 53 72 29 72