Forbes, 1er au classement du classement le plus foireuxGérald Andrieu - Marianne | Mercredi 18 Novembre 2009 à 14:01 | Lu 7304 fois
Le magazine Forbes a dévoilé la semaine dernière son classement des personnalités les plus puissantes du monde. Un palmarès repris en choeur par l’ensemble des médias. Mais comme pour un sondage, plus que le résultat final, c’est la méthode qui devrait attiser notre curiosité…
Oh le beau classement que voilà! Forbes a dévoilé, la semaine dernière, son premier palmarès des soixante-sept « personnalités les plus puissantes de la planète ». Pour ce magazine économique, les classements, c’est un peu une marque de fabrique. L’Express, Le Point et Le Nouvel observateur testent avec la régularité d’un coucou suisse les hôpitaux et les lycées français, Forbes, lui, se concentre sur les grands de ce monde : les « plus riches » et désormais donc les « plus puissants ».
Mais un classement, c’est avant tout un superbe produit d’appel, une belle tête de gondole censée susciter l’acte d’achat chez le lecteur. Comme un bon sondage en somme. Ça permet aussi aux médias de toute la planète de titrer, dans un grand élan d’originalité : « Obama, l’homme le plus puissant du monde ». En France, ce classement permet également de moquer notre bon président, même pas foutu qu’il est de faire mieux que la 56e place ! Et de rappeler sournoisement que trois de nos compatriotes — Jean-Claude Trichet (25e), Dominique Strauss-Kahn (47e) et Bernard Arnault (52e) — font mieux que lui. C’est vrai, il n’y a pas de petits plaisirs. Mais comme avec les enquêtes d’opinion, plus que le résultat final, c’est la méthode qui devrait attirer notre attention… Et là, chez Forbes, on a beau être des habitués des classements, on ne peut pas dire qu’elle soit très sûre. La quatrième dimension...En revanche le langage pour l’expliquer aux lecteurs lui se veut quasi-scientifique puisque « pour élaborer [leur] premier classement des personnes les plus puissantes du monde », ils ont décidé d’appréhender le pouvoir « de façon quadridimensionnelle ». « Premièrement, nous nous sommes demandé si la personne avait une influence sur beaucoup d'autres gens ? » C’est un bon postulat de départ, en effet ! « Puis nous avons évalué les ressources financières contrôlées par ces personnes. » L’argent donnerait du pouvoir ? Ben mon cochon ! « Ensuite nous avons déterminé si [ces personnalités] sont puissantes dans plusieurs domaines. » Cela voudrait-il dire que le champion du monde de bilboquet, s’il n’est pas par ailleurs capitaine d’industrie, n’a aucune chance d’y figurer ? « Enfin, nous n’avons retenu que ceux qui font un usage actif de leur pouvoir. » Ne rigolez pas : certains sont puissants, mais n’en profitent même pas. Ce serait le cas apparemment d’Ingvar Kamprad, patron d’Ikea et accessoirement « plus grosse fortune d'Europe » qui, pour cette raison, s’est retrouvé « exclu » du palmarès. Pas convaincu par cette approche ultra-scientifique ? La phase de finalisation du palmarès est encore plus... objective : « Cinq rédacteurs en chef de Forbes ont classé l'ensemble des candidats dans chacune de ces quatre dimensions du pouvoir. Ces classements individuels, une fois regroupés, donnent un score composite moyen qui détermine qui est classé au-dessus (ou en dessous) de qui. » Et Forbes de préciser : « Ce classement est destiné à être le début d'une conversation, pas le dernier mot. » Ouf, on est rassuré.
... et le second classementMais au cas où la fameuse « conversation » tournerait court, Forbes a décidé de réaliser un second classement qui apporte encore plus de crédibilité au premier. Un classement par secteur économique ou par zone géographique d’influence : qui sont par exemple les « sept personnes les plus puissantes » dans le domaine de la finance, des nouveaux médias, de l’énergie, de Chine, d’Inde ou encore de Russie. Là, la méthode scientifique pour élaborer ce nouveau palmarès est poussée à son paroxysme : Forbes a demandé à de supposées sommités dans chacun de ces domaines de désigner quelles sont les personnalités qui, selon elles, seraient les plus influentes. Et le résultat vire le plus souvent à l’absurde. La très respectable présidente de l’université de Princeton, Shirley M. Tilghman, s’est par exemple penchée sur le cas des « sept plus puissants penseurs du monde ». Mais le « monde » de Shirley M. Tilghman… s’arrête aux frontières des Etats-Unis et les penseurs ne se trouvent nulle part ailleurs que dans ses universités. Princeton (bien entendu), Berkeley, Columbia, MIT, elles y sont toutes. Mais au-delà des campus des universités américaines, il n’y a apparemment pas un cerveau qui mérite que l’on s’attarde sur son cas si ce n'est Sandra Day O'Connor, ancienne juge à la Cour suprême. Américano-centrisme ? Certainement. Mais parmi les experts sollicités par Forbes, il y en a d’autres qui ne se fixent aucune limite. Ni géographique, ni même temporelle ! Paul Maidment, rédacteur en chef… chez Forbes (c'est scientifique, on vous dit) s’est vu confier comme mission de désigner les sept « impérialistes les plus puissants » : au final, Ghengis Khan côtoie la « mascotte » Ronald McDonald et Karl Marx ! Dieu que c'est bon de rigoler ! Enfin, pas tout le temps. Avec Wesley Clark, place aux choses sérieuses. Général américain à la retraite, il s'est aujourd’hui rangé dans le camp démocrate. Par le passé, il a dirigé les forces de l’Otan notamment au Kosovo. Lui s’est assez naturellement intéressé aux « sept plus puissants “guerriers” » de la planète. Aux six premières places : la crème de la crème des combattants, des hauts gradés arborant sur leur poitrail tellement de médailles qu’en les fondant il y aurait de quoi faire un joli char Leclerc. Mais comme dans les blockbusters hollywoodiens, tout est bien qui finit bien, même la guerre : la septième et dernière place est en effet réservée aux simples troufions ! « Il y en a tellement dont vous ne connaîtrez jamais le nom. Des hommes et des femmes qui ont servi avec abnégation et courage quel que soit leur rang. (…) Sans les soldats, les marins, les aviateurs et les Marines, amiraux et généraux ne seraient rien d’autre que des théoriciens (…) exhibant des cartes, exposant leurs idées, sans le moindre espoir de réalisation. » C’est beau. On en pleurerait. Et on en redemanderait presque aussi. Ça tombe bien : dans les médias, les classements, c’est un peu comme les chiures d’étourneaux, ça revient à date fixe…
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