Fin de la récré: Mougeotte se fait sifflerPhilippe Bilger - Blogueur associé | Lundi 19 Octobre 2009 à 11:10 | Lu 14443 fois
Le dernier éditorial d'Etienne Mougeotte a fait réagir de part et d'autre de l'échiquier politique. Il a conforté certains dans l'image qu'ils pouvaient avoir de l'ancien directeur de TF1, mais aussi choqué un grand nombre de lecteurs du Figaro. Philippe Bilger nous dit sa déception quant aux qualités journalistiques d'Etienne Mougeotte.
Que se passe-t-il avec Etienne Mougeotte ? Le Figaro n'était-il pas devenu encore assez un « Journal Officiel » pour qu'un éditorial intitulé « La fin de la récré » ait été nécessaire ?
Le premier sentiment est de tristesse. Quand une personnalité intelligente et délicieuse comme celle d'Etienne Mougeotte, dont le passé et les réussites plaident en sa faveur, quoi qu'on pense de leur substance, se croit obligé d'entonner un péan ridicule à la gloire du Pouvoir, c'est un fragment de démocratie qui s'en va. Tout quotidien qui, même dans le soutien, abandonne la liberté de jugement pour tomber dans la flagornerie, au demeurant contre-productive, fait honte à ses lecteurs et porte atteinte à ce qu'il y a de plus précieux en République, au coeur des médias : leur imprévisibilité. Une « ligne », c'est une plaie. Ce qui a commencé à « tuer » Libération à une certaine époque, ce qui a empêché de lire L'Huma par exemple, c'est leur fastidieuse prévisibilité. Rien n'aurait pu les détourner de la vision qui les habitait et qu'ils s'imaginaient avoir extraite du réel. Ce qui dégrade les magazines culturels comme Télérama, c'est qu'il est facile d'anticiper leur point de vue et même d'écrire leurs articles. Le Monde est un quotidien parfois contestable mais irremplaçable : pourtant, dans ses pages culturelles un vent de très léger snobisme souffle en permanence en même temps que cette idée fausse domine : pour qu'une oeuvre soit bonne, il convient qu'elle soit difficile. L'ennui distingué n'est pas loin de devenir un critère implicite de l'art magistral. Etienne, Etienne... Comme il nous a déçus avec ce texte où il ne se contentait pas de complaire - malheureusement c'est une tendance du journalisme français- mais prétendait dicter sa loi à ceux qui, au coeur de l'appareil politique, manifestaient quelque réserve, même la plus modeste réticence. Plus du tout journaliste, bien plus que militant, Etienne Mougeotte a mis son alacrité, sa finesse d'analyse, sa dignité de citoyen au service d'une propagande que le Pouvoir ne lui demandait pas à ce point. Par quel mystère quelqu'un peut-il aussi vite abandonner ce qu'il est véritablement ?
Il est désolant de constater que les intelligences les plus vives continuent à tourner en dérision une hiérarchie des valeurs qui vaut largement la leur. En démocratie, rien n'est indifférent, surtout pas les préoccupations que je viens d'évoquer. On peut, en même temps, louer ou dénigrer le fond d'une politique nationale et internationale et, s'il le faut, s'indigner de dérives de l'esprit républicain. On a raison de refuser le choix que d'aucuns voudraient nous obliiger à effectuer.
Le plus extraordinaire dans ces protestations multiples, c'est qu'elles émanent de lecteurs sarkozystes encore fidèles ou déjà déçus. Elles manifestent que l'adhésion ne constitue jamais un bloc pour le citoyen et c'est heureux. Le fait que, dans un même camp, des personnes soient capables de résistance à propos d'exigences fondamentales, représente le plus beau cadeau fait à la démocratie. Bien plus que l'inconditionnalité qui n'est que le reniement de soi au service d'une machine purement politique. Il y a de l'espoir parce que dans beaucoup de têtes, mêmes convaincues en 2007, il y a de l'inacceptable. L'éditorial d'Etienne Mougeotte me fait indirectement crier victoire.
Etienne, Etienne... Je suis sûr qu'Etienne Mougeotte va se ressaisir, et Le Figaro, emblématique quotidien avec lui. On n'a jamais intérêt à s'abriter sous l'aile du Pouvoir : il étouffe plus qu'il ne stimule la créativité des médias.
Je vais oser un paralèlle qu'Etienne Mougeotte va trouver choquant. Pourtant son éditorial et les syndicats de magistrats, dénonçant l'attitude du parquet de Poitiers après les très graves incidents de la semaine dernière sont faits de la même eau trouble, quoique aux antipodes apparemment (nouvelobs.com). C'est l'idéologie qui a pris le pas sur le réel et une forme de fanatisme sur la liberté de l'esprit. Le parquet de Poitiers ne s'est pas laissé « instrumentaliser » : il a accompli sa mission comme il convenait et il n'avait pas besoin des encouragements de Brice Hortefeux pour veiller au grain judiciaire. Rien de pire, pour Etienne Mougeotte, que son envie d'en faire « trop », pour les syndicats, que leur obsession de dénoncer l'irrécusable. L'un et les autres avaient trop bien appris leur leçon. Etienne, Etienne...Il y a de la nostalgie dans cette invocation.
Voir les 39 commentaires
Dans la même rubrique :
|
|
||

Imprimer
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Accueil
Envoyer
Partager
Digg
Del.icio.us
Wikio
Facebook
Google
MySpace
Twitter
LinkedIn
Viadeo







