Faut-il en finir avec les commentaires des blogs ?Régis Soubrouillard | Lundi 06 Octobre 2008 à 07:00 | Lu 11164 fois
L'afflux des commentaires sur les blogs complique la tâche des blogueurs. Certains n'hésitent pas, tel Jean-Dominique Merchet, à supprimer carrément l'accès aux commentaires. D'autres, comme Pierre Assouline, les tamisent.
Comment or no Comment, that is the question. Que faire des commentaires ? C’est la question qui se pose aux blogueurs de tous poils, notamment à ceux qui sont dépassés par le succès de leurs sites. Le journaliste Pierre Assouline sur La République des Livres « gère », en moyenne, 300 commentaires par jour avec des pointes à plus de 1000. Un travail auquel il dit consacrer cinq heures par jour. Pourtant, Pierre Assouline n'affiche aucune lassitude. Au contraire, une vraie curiosité pour ce phénomène et une satisfaction sans pareille au point d’y consacrer un livre.
Un nouvel âge de la conversation Dans « brèves de blogs », une sélection des contributions de son site, il évoque « les fragments d’un discours blogueux » en référence à Barthes voire « un nouvel âge de la conversation » où l’Autre serait une multitude non identifiée: « c’est une nouvelle forme de dialogue qui a vu le jour. Le contenu littéraire de mon blog incite certainement à la conversation, les gens se répondent, échafaudent des argumentaires mais il y a évidemment aussi beaucoup de commentaires hors-sujets, de trolls, de dérapages et de violences dans ces échanges. Cela fait partie de l’Internet. Au fil de la conversation, tout cela finit parfois par s’étioler pour revenir à l’essentiel. Mais en ce sens, ce n’est pas très différent de la conversation de tous les jours. On discute, on s’égare, on revient sur un sujet etc. Ce qui me rassure, c’est de voir que l’article qui a suscité le plus de commentaires portait sur Georges-Arthur Goldschmidt et l’art de la traduction. Il y a eu plus de 1200 échanges de très haut niveau sur ce sujet». Secret-défense croule sous les commentaires Tous les journalistes-blogueurs ne partagent pas cet enthousiasme. Ainsi, Jean-Dominique Merchet qui tient le blog Secret Défense, référence en matière d’actualité militaire, a décidé de fermer son blog aux commentaires : « A partir de juin 2008, il y a eu une succession d’événements forts, touchant aux questions de défense : le livre blanc, la bavure de Carcassonne, la tribune du groupe Surcouf dans Le Figaro. Puis en août, l’embuscade en Afghanistan dans laquelle sont tombés dix soldats français. Le blog qui faisait 20 à 25.000 pages vues par jour est passé à 50.000 puis 80.000 pages vues et jusqu’à 700 commentaires par jour. J’ai été submergé par ces commentaires. Il y avait de tout : insultes, propos racistes, des gens intéressés par les questions de défense qui essayaient de participer à des débats et des mythos qui se voyaient sauter sur Kolwezi tous les jours. En plus, parmi les militaires, le site est apparu comme un terrain de libre expression mais cela n’a jamais été sa vocation». Si à plusieurs reprises, les autorités militaires lui ont fait comprendre que son blog leur posaient quelques soucis, c’est suite à une conversation avec l’un de ses amis militaires qu’il décide, le 3 septembre de suspendre les commentaires. Ce dernier estimait que cela nuisait fortement à son travail de journaliste : « je suis allé fermer les commentaires dans l’instant ». Depuis, la fréquentation du site n’a pas baissé. Merchet n’a reçu que très peu de mails de protestations et la qualité du site ne s’en ressent pas : « les six premiers mois, les commentaires m’apportaient parfois des informations. Certains commentaires m’ont convaincu parfois de l’émotion qui régnait dans les milieux militaires et j’ai eu besoin de savoir ce qu’elle était. Après, la mauvaise monnaie chasse la bonne. Désormais, les gens qui ont des informations m’écrivent directement ». Interactivité, convivialité, libre expression ? Les deux journalistes se retrouvent sur un point : aucun ne croit au journalisme participatif. « De la même manière qu’il a un métier de chirurgien, il y a un métier de journaliste. Je refuse de tenir ce discours démago : tous journalistes ! » explique Pierre Assouline qui réfléchit constamment aux moyens d’améliorer l’interactivité sur son site. Une préoccupation partagée par Jean-Dominique Merchet mais qui refuse de faire du commentateur la pierre angulaire de son site : « nous allons mettre en place dans les semaines qui viennent un forum parce que j’ai conscience qu’il y a une volonté d’expression et un besoin de convivialité sur Internet mais je ne m’en occuperai que de manière très ponctuelle ». La démocratisation de l'information par les blogs ? Une vision des blogs qui ne satisfera pas certains gardiens du temple Blog tel Versac qui, en son temps, fustigeait Jean-Michel Aphatie lequel -outrage !- ne respectait pas la logique des blogs : « il ne dialogue pas avec ses lecteurs, ne prend pas en compte les commentaires, et n’entre pas en conversation avec les blogueurs par ailleurs. (...) C’est simple : il ne devrait pas bloguer, et rester replié dans sa logique top-down ». Le reproche vaudrait également pour Merchet, indifférent à la critique : « Pour être franc, je ne suis jamais allé sur le blog de Versac. J’ai créé un blog parce que l’occasion se présentait. Je fais simplement mon métier de journaliste sur un support numérique. Je l’invente tous les jours. Je ne m’impose aucune règle, aucune logique. Je découvre tout cela en marchant. je suis pragmatique». Deux approches différentes des blogs qui invalident la thèse de ceux qui pointent « la difficulté des journalistes à descendre de leur piédestal » mais aussi relativisent le discours convenu qui voudrait que toute forme d'interactivité, établie comme un dogme, participerait d'une démocratisation de l'information échappant au contrôle de haut en bas des médias. Si l'argument vaut pour la diffusion des informations, rien n'est moins sûr pour ce qu'il en est de la valeur ajoutée à ces informations.
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