Faut-il avoir peur du livre numérique ?(2)
Lundi 18 Juillet 2011 à 05:01 | Lu 8487 fois I 0 commentaire(s)
Frédéric Martel - Marianne
Nouveaux prescripteurs, fin des intermédiaires, critique littéraire chamboulée : la vente des tablettes de lecture numériques annonce un changement de civilisation. Toute la chaîne du livre est à la veille de la plus grande mutation de son histoire.
Nouveaux prescripteurs
Hier, l’industrie du disque n’a pas compris que l’iPod était beaucoup plus qu’un simple appareil : c’était aussi une plate-forme et un logiciel (iTunes), un format de compression audio original, de nouveaux usages comme l’écoute aléatoire, une élasticité du prix (l’achat par single et non plus par album) et une révolution sociale de l’écoute de la musique, qui allait déboucher sur le peer to peer et le streaming. Il en est de même pour le livre, avec la bibliothèque numérique d’Apple qui est connectée à l’iPad. Sans parler des programmes de numérisation de masse de Google, qui compteraient déjà plus de 10 millions de livres du domaine public numérisés. Amazon multiplie de son côté les applications Kindle pour iPhone, iPad, Android et Blackberry, avec de nombreuses fonctionnalités audio et vidéo. Le livre électronique sera beaucoup plus qu’un simple livre. Et c’est cela qui va tout changer.
Ces mutations soulèvent pourtant plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Le problème central du livre électronique réside dans la question de son prix. Les lecteurs savent très bien que, sans papier, sans libraire, sans invendus et sans distribution, les éditeurs voient leurs coûts baisser considérablement, et ils n’accepteront pas de payer les livres électroniques plus de 50 % de leur prix papier. C’est même un seuil élevé. Tous ceux qui fixent des montants supérieurs encouragent le piratage, qui deviendra massif et inexorable si les prix ne sont pas fortement baissés. Tous les éditeurs qui s’entendent illégalement pour faire en sorte qu’il y ait un prix fixe ne s’exposeront pas seulement aux sanctions anticoncurrentielles de Bruxelles, mais aussi à la rébellion massive des lecteurs. Des milliers de start-up travaillent sur le livre électronique, la numérisation des textes et déboucheront constamment sur des innovations. Y compris des logiciels de téléchargement pirate et des capacités de stockage des livres dans le cloud, c’est-à-dire « dans les nuages », sur un serveur dématérialisé, hors disque dur et hors de portée des législations antipiratages.
La fin des intermédiaires
Reste les auteurs. Ceux-ci réclament déjà que leur pourcentage sur les ventes électroniques soit doublé si les prix baissent de moitié. Ils ne devraient plus accepter de signer de contrats en deça, comme le recommandent déjà tous les agents. Et si les éditeurs ne les satisfont pas, ils se passeront d’eux. On appelle cela la « désintermédiation ». La fin des intermédiaires.
Ce n’est donc pas une révolution qui s’annonce : c’est un changement de civilisation. Toute la chaîne du livre, de l’éditeur au libraire, en passant par la distribution et les bibliothèques est à la veille de la plus grande mutation de son histoire… depuis Gutenberg. L’arrivée du livre de poche dans les années 50 n’est rien à côté de ce qui arrive cette année. Doit-on résumer l’avenir du livre à un seul mot : « menace » ? Non. Nous entrons, pour sûr, dans une période de fortes turbulences pour l’industrie du livre, qui devrait durer plusieurs années. Mais l’arrivée du livre électronique peut être une source prodigieuse d’innovations et d’opportunités. Des exemples ? Le livre électronique est une formidable occasion pour améliorer les contenus des livres et dynamiser les pratiques sociales de la lecture. Ainsi, au lieu de se battre contre des moulins à vent, les éditeurs pourraient se concentrer sur l’innovation et imaginer ce que sera le livre de demain : un livre numérique permettra des compléments infinis comme les notes de bas de page, la définition des mots, le changement de polices pour non-voyants, la table de matière interactive, les interviews de l’auteur, et des variantes infinies, accompagnées d’images, de sons et de vidéos. Plus besoin de limiter l’appareil critique. Un livre universitaire, qui intéresse quelques centaines de lecteurs, trouvera son marché de niche – sans avoir plus besoin de L’Harmattan. Et lorsque l’iPad est connecté à Internet, le livre électronique peut devenir une source infinie de contenus (la version de Wired sur iPad en offre une première illustration). Si l’on regarde un site d’un journal papier, d’une télévision ou d’une radio, on s’aperçoit qu’ils ont tous des contenus identiques : du texte, de la vidéo et du son. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le livre numérique, qui ressemblera peut être de moins en moins au livre papier, et de plus en plus à un site Internet ? Imaginez les Essais de Montaigne sur un eBook connecté : cela devient un pur bonheur, facile à déchiffrer, sans obstacles d’orthographe et de versions. Et ce sera gratuit !Toutes les cartes sont donc rebattues. Les nouveaux acteurs sont tous américains : Amazon, Apple, Google. C’est pourquoi les régulations publiques seront essentielles pour lutter contre les positions d’abus dominantes, imposer aux sociétés américaines de payer TVA et fiscalité sur le sol national et, si possible, assurer une juste concurrence avec des sociétés européennes. Au lieu de se battre pour un prix unique du livre, vestige d’un temps révolu, mieux vaudrait se concentrer sur ce débat. Les libraires français travaillent depuis plusieurs années à un portail commun de vente en ligne, déjà largement financé par l’Etat, et, pour l’heure, ils n’ont pas même commencé à s’entendre ! Pendant ce temps-là, Amazon, qui est en train de s’installer en Espagne, en Italie et en Chine, et dont la croissance en France est, dit-on, « phénoménale » et « à deux chiffres », a un boulevard devant elle. La culture n’est plus une affaire nationale : c’est une bataille mondiale.
Aujourd’hui, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, commence la longue agonie du livre papier qui, pas à pas, va devenir un livre rare. Un tree book. Mais l’arrivée du livre électronique ne sera ni bonne ni mauvaise en soi : elle va dépendre de ce que nous en ferons. Pour l’heure, en France, on attend de voir venir…
Le grand public menace la critique
La critique littéraire, elle-même, va être chamboulée. Déjà aujourd’hui, le critique traditionnel est de moins en moins souvent un prescripteur, remplacé par les « J’aime » de FaceBook, le buzz sur Internet, les tweets et surtout par l’algorithme de recommandation d’Amazon, dont l’efficacité étonne même les puristes. Les critères s’émoussent, les passeurs traditionnels perdent leur influence. Le Los Angeles Times a fermé son supplément littéraire, le Washington Post l’a presque entièrement transféré sur le Web, et, à Londres, le Guardian annonce qu’il suivra ce mouvement. De nouveaux sites de critiques de livres, entièrement sur le Web, et des milliers de blogueurs font souvent un meilleur travail que les critiques traditionnels. C’est toute une nouvelle économie de la recommandation qui prend forme. Et le critique « papier », hier omnipotent, commence à deviner, sans y croire, qu’il n’est plus guère prescripteur. Il voit son inutilité grandir dans le regard de ses propres enfants.
Lire la première partie de cette article.
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