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Faits d'hiver, géographie laïque...

Périco Légasse - Marianne | Jeudi 14 Janvier 2010 à 05:01 | Lu 8090 fois

Périco Légasse revient sur les chutes de neige qui ont paralysé le pays ces derniers temps. Toute la technologie humaine ne peut donc rien contre les caprices de Mère Nature.



La France a peur. Même sans Roger Gicquel. L’hiver est là et toutes les infrastructures de la nation se trouvent paralysées par un coup de blizzard. La preuve qu’il y a bien un réchauffement climatique, c’est que l’on ne supporte plus le froid. Ou qu’on l’a oublié. « Ah, au moins, du temps du Maréchal, il y avait encore de vraies saisons Â» pestait l’autre jour une vieille dame chez le crémier du marché Saint Quentin. Elle nous parlait d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Nous voici désemparés par un abus d’aléas climatiques. Résultante d’un assistanat logistique permanent assorti d’une multiplication des moyens de transport, la désorientation des usagers face aux déconvenues de la météo est bien symptomatique de notre époque ultra électrifiée. La sédentarité ou la mécanisation à outrance font que l’on ne supporte plus le contretemps hivernal.

On nous avait débarrassés de tout, du chaud, du froid, du loin, du près, du haut, du bât, du lent, du long. Un bouton, un clavier, une touche, une carte, une puce, des bytes, des watts, des hertz, et l’être humain se trouve téléporté à ses désirs, à ses besoins, à ses urgences. Et quand ça ne va pas, il suffit de zapper pour changer de programme. Star Trek, c’est « Sans famille Â» comparé aux progrès technologiques partagés de notre individualisme égocentré. « Je n’aime pas attendre Â», tel est le leitmotiv de notre civilisation. Pourquoi ? Parce que « le temps, c’est de l’argent Â» et que la nature, la glace, la pluie, le vent, la marée et le rhume des foins sont une entrave à la logique du profit pour le profit qui est notre seule raison d’être. « Si ça ne vous fait rien d’attendre l’autobus les pieds dans la neige, sachez que moi, Monsieur, j’ai des bonus financiers à cumuler qui m’attendent sur mon écran Â». Notre péquin oublie seulement de dire que pour les obtenir un peu plus vite et un peu plus lourds, il a favorisé un système productiviste industriel qui, du déboisement de l’Amazonie à la fonte de la banquise, fait que, en résumant un peu, il se les gèle, ou dégouline, à l’arrêt de bus.

Quant au contribuable payeur, il estime raquer suffisamment pour exiger, on le comprend un peu, de la SNCF, de la RATP, d’EDF, d’Air France, de la DDE, de Véolia, de Cofiroute et de SAPPR (sociétés d’autoroute) qu’ils fournissent la prestation stipulée sur le contrat signé avec les représentants de la citoyenneté. Etre pris en otage par des grévistes au statut bétonné, c’est normal, mais être retardé par une caténaire gelée, c’est scandaleux. A quand une motion de censure contre le froid ? La neige, c’est réac. On ne peut même plus prendre la voiture pour aller chercher le pain. A cause d’elle, notre réseau routier, saturé par le tout camion, se retrouve bloqué quand un trente tonnes se vautre en travers de la nationale. L’Etat étant géré tel une entreprise privée, sus aux dépenses superflues, aux emplois inutiles, aux secours éphémères, aux -ne pas rire- « Services publics Â». Comme dirait Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille : « Acheter un chasse neige pour dégager la Canebière, tu veux qu’on me prenne pour un fada ? Â» Du coup, au IIIe millénaire, en plein cÅ“ur des Yvelines, du Tarn ou des Côtes d’Armor, on comprend mal d’être confronté aux mêmes déconvenues qu’un cocher de l’Oural en 1710. Faits d’hiver…

Sans doute est-ce là le prix du progrès : plus de technique attire plus de pannes, plus de sophistication apporte plus de fragilité, plus de moyens rendent la carence inadmissible, plus de vitesse rend la lenteur insupportable. C’est oublier que l’être humain peut tout, ou presque, sauf avoir le dernier mot sur cette maudite planète, « Notre pauvre et bonne vieille mère la Terre Â» ainsi que la désigna le général de Gaulle dans son discours de Bayeux, le 16 juin 1946, présageant, avec la vision qui était la sienne, que l’humanité serait un jour appelée à la préserver. Qu’on la maltraite ou la cajole, elle nous le fera toujours payer. La Terre est neutre, elle n’a ni état d’âme, ni culte, ni éthique. Elle frappe là où, et quand, sa logique structurelle lui dit de frapper.
Et si l’on cherche à l’en empêcher, alors elle frappe encore plus fort.

La géographie est laïque, elle ne supporte aucun voile, aucune croix, aucune étoile qu’elle n’ait elle même naturellement généré. Cela nous rappelle que, tout écolos et protecteurs acharnés de l’environnement que nous soyons, à ce jour le grand combat de notre époque, la nature est cruelle, injuste, sans pitié et peu sensible aux thèses de l’Evangile. Lorsqu’on lui fout une baffe, elle ne tend jamais la joue gauche.
Alors plaignons nous du gel, du verglas, des congères, pauvres petits occidentaux en retard au boulot que nous sommes, punis d’avoir jeté la luge aux orties et les patins à glace à la poubelle. Il semble, comme le chante Aznavour, « que la misère serait moins pénible au soleil Â».
Les habitants d’Haïti, eux, en savent quelque chose.   


MOT-CLÉS : Neige, technologie, écologie


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