Fabrice Epelboin: «nos politiques sont anti-Internet»Sylvain Lapoix | Lundi 30 Mars 2009 à 06:50 | Lu 5812 fois
Fabrice Epelboin, entrepreneur web militant contre la loi Hadopi, le vote du projet à l'Assemblée cette semaine pourrait bien être une surprise: les députés pourraient craindre une sanction dans les urnes en 2012 sur le web, devenu sujet de société.
(photo : shym0n - Flickr - cc)
Entrepreneur sur le web depuis 1994, Fabrice Epelboin a participé à la création de six sociétés. Depuis le début du débat sur le projet de loi Création et Internet, présenté par le ministère de la Culture, il a pris position contre le principe de la riposte gradué et de la pénalisation du téléchargement d'oeuvres culturelles, notamment sur le site Read Write Web.
Marianne2.fr : La Quadrature du Net, vous-mêmes ainsi que des sites spécialisés dans le web ont mené de nombreuses actions contre la loi Création et internet qui sera votée à l'Assemblée nationale cette semaine. Quel bilan tirez-vous de ces semaines de mobilisation ? Fabrice Epelboin : Il est plus positif que ce à quoi je m'attendais. Le Réseau des pirates (une pétition anti-Hadopi lancée au début du débat à l'Assemblée) réuni désormais tous les leaders d'opinion du web, de l'extrême gauche à la droite. Cette transversalité politique a perturbé pas mal de politiques. Le Parlement européen a également joué un rôle en votant à une écrasante majorité (481 voix pour, 25 contre, 21 abstentions) le rapport de Stavros Lanbrinidis, qui juge que la suppression d'accès à Internet ne peut pas être une sanction employée par des gouvernements ou des sociétés privées, alors que c'était l'une des sanctions prévues par la Hadopi.
Malgré les efforts du gouvernement pour présenter le web comme le mal incarné, les députés réalisent que cette question peut avoir une portée électorale, notamment depuis la campagne pour les élections présidentielles américaines. En 2012, Internet sera un véritable enjeu politique : la Quadrature du Net a créé un outil pour retrouver le vote de chacun des députés et ses interventions lors des débats, afin qu'il ait à assumer, demain ou dans trois ans, ses positions sur Internet.
Beaucoup de défenseurs du projet de loi vont ont reproché de négliger les conséquences économiques du téléchargement illégal. Que leur répondez-vous ? L'équation qui dit « le piratage fait chuter les ventes de disque » est fausse : toutes les études qui ont été faites, depuis Télécom ParisTech à Harvard, ont montré que ce n'était pas le cas. La baisse des ventes de disque s'explique par l'offre de consommation loisir, comme les jeux vidéos dont le chiffre d'affaire est supérieur à celui du cinéma. La musique a campé sur le modèle économique de la rareté, qu'Internet remet totalement en cause. En novembre 2008, le ministère de la Culturel a commandé une étude à un cabinet privé, dont Vivendi universal est un client, qui concluait à la perte de 10000 emplois par faute du téléchargement illégal. Elle semblait frappée du bon sens ! Le communiqué a été repris dans toute la presse, distribué aux parlementaires... Mais nous avons prouvé que cette étude était un tissu d'âneries ! Toutes les sources des chiffres, tout était faux... alors que ce rapport était censé accréditer la riposte graduée prévue par la Hadopi !
Quelles sont, selon vous, les dangers de cette loi ?
La Hadopi remet en cause des principes fondateurs de la démocratie : elle consiste à zapper le juridique, confier le contrôle des réseaux au privé... C'est une notion facile à comprendre pour tous. Le problème des droits d'auteur est plus complexe : au début du siècle, le droit d'auteur durait 30 ans. Aujourd'hui, il oscille entre 95 et 100 ans. La culture fonctionne sur le principe de l'adaptation, de la réécriture, du mélange et de la combinaison d'autres oeuvres et là, c'est un siècle entier qui tombe dans les mains du privé et que l'on ne peut pas réinterpréter. Quand Disney a réalisé Blanche Neige dans les années 1930, son dessin animé était un succès mais, aujourd'hui, Disney serait poursuivi par les ayant-droits des frères Grimm !
Ce point n'est pas capital par rapport aux atteintes aux libertés fondamentales. Mais il est essentiel d'éviter que s'installent les conditions d'une dictature numérique. Le seul problème, c'est que le message ne passe pas dans les médias, qui pensent qu'Internet les tue. Et ils ont raison. Les journalistes qui travaillent pour Lagardère, Dassault, etc. ne font que lutter pour leur survie en défendant la Hadopi.
Christine Albanel met en avant le soutien présumé des artistes à la loi Hadopi. Pensez-vous qu'ils seront à ses côtés cette semaine ? Cali a peut-être fait pencher la balance en s'opposant à Hadopi, ainsi que les artistes anglais qui ont pris position contre les majors. Jacques Attali a appelé les artistes à se prendre en main et a encouragé la licence globale comme une évolution inéluctable. Les artistes ont un vrai rôle à jouer. Et c'est dans l'intérêt : ceux qui perdent de l'argent, ce sont les Thomas Dutronc, les Mylène Farmer et les Johnny Halliday. Les autres en gagnent avec les concerts où les jeunes qui téléchargent viennent en nombre. La net-économie est envisagée comme un secteur de croissance porteur face à la crise. La Hadopi pourrait-elle compromettre cet essor ? Les entrepreneurs du web sont fatigués : à force d'avoir une classe politique aussi anti Internet, à l'exception de Nathalie Kosciusko-Morizet, les patrons du web ont l'impression d'être dans le tiers-monde du numérique. Nous sommes dans les cinq derniers en Europe malgré l'un des meilleurs équipements en haut débit au monde. Tous les succès français ont été démantelés ou se sont expatriés : Dailymotion est présidé par un ancien du ministère de la Culture, Netvibes s'est expatrié aux Etats-Unis... Obama met l'économie numérique en avant pour sortir de la crise : elle pèse un tiers de la croissance américaine. En France, vu comme elle est entravée, elle nous jouera jamais le rôle de relais de croissance, Hadopi ou pas Hadopi. Pour plus d'information sur le débat, retrouvez ici tous nos articles sur la Hadopi.
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