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Exclusif : comment l’Elysée siphonne le budget com de Matignon

Philippe Cohen - Marianne | Lundi 26 Octobre 2009 à 07:01 | Lu 10907 fois

Depuis la nomination de Thierry Saussez, un sarkozyste de la première heure, à la tête du Service d’information du gouvernement, c’est le Château qui dirige, parfois de manière très contestable, un service d’études et de sondage qui dépend normalement de Matignon.



Qui l'ignore encore ? Pour Nicolas Sarkozy, la communication est au coeur de l'action politique. Elle est même la politique en tant que tel, comme il l'a lui-même déclaré un jour. Or, qui dit communication dit sondages. Et comment produire et contrôler des sondages dans le cadre du budget officiel de l'Elysée, où il faut, malgré tout, donner l'exemple en faisant des économies et en affichant une transparence de bon aloi ? Cette contradiction est au centre de l'histoire que nous allons raconter. Celle, avant tout, d'un haut fonctionnaire qui dit non. Un énarque qui, contre vents et marées sarkoziennes, tient à faire respecter la réglementation : il travaille dans un organisme, le Service d'informations du gouvernement, qui dépend de Matignon. Dès lors, l'Elysée ne saurait mettre la main sur le plus gros budget public de sondages (6 millions d'euros). Selon certains collaborateurs, « il semblerait que ». Pour avoir osé critiquer  certaines pratiques rappeler l’esprit de la loi, Laurent Viguier, numéro 2 du SIG a été brutalement limogé en juin dernier dans un silence médiatique total. Un silence qui s'explique de deux façons. D'abord, un peu comme à Science po pour l'enquête de Mediapart, il règne un climat d'intimidation tel au Service d'informations gouvernemental que ceux qui ont parlé à Marianne souhaitent garder l'anonymat pour se protéger de  représailles du pouvoir. Ensuite, le SIG a porté à plus de 120 millions les investissements publicitaires du gouvernement. Comment critiquer une main qui nourrit la presse en ces temps de disette publicitaire ?

Le départ de Viguier a été si brusque qu’il n’a même pas pu prendre congé des collaborateurs qu’il a dirigés quatre ans durant. D’où la lettre très amère qu’il leur a envoyée par intranet (voir le document dans son entier plus bas) : « Comme cela vous a été annoncé, je suis démis de mes fonctions au SIG. Après quatre années passées dans ce service, il n'y aurait rien d'anormal à ce que je le quitte, si je le quittais dans des conditions d'affectation qui soient simplement décentes et qui ne soient pas une simple mise à l'écart. Il ne semble pas, malheureusement, que ce doive être le cas. » Bien entendu, Thierry Saussez dément fermement cette version : « le départ de Laurent Viguier était prévu de longue date. Nous avons tout fait pour lui obtenir le poste qu’il désirait. Malheureusement, cela n’a pas été possible. » En effet, l’impétrant s’est vu proposer un poste peu glorieux à la mission Toubon, pas vraiment une promotion pour celui qui rêvait d’une ambassade….

«Le patron désormais, c'est Sarkozy»


Tout commence en avril 2008. Thierry Saussez, pubard des années 1980, une vieille connaissance neuilléenne du Président, est bombardé à la tête du SIG. Ses ambitions sont considérables : avec 22 millions d’euros de budget (+292%!) et le contrôle que les quelques 120 millions d’achat d’espace dans les médias pour le gouvernement, le SIG ne connaît pas la crise! À l’inverse de ses discrets prédécesseurs, Saussez se répand en interviews dans la presse et nourrit bien des projets : une Web-TV (qui n’a pas encore vu le jour), un portail gouvernemental, ainsi que la centralisation de toutes les commandes de sondages des ministères, qui ne se fera jamais. De façon presque anecdotique, Saussez annonce (1) qu’un million d’euros serait affecté « aux études et sondages de la Présidence de la République ».

Le propos ne choque personne. Pourtant, il contredit les usages et les règles en vigueur. Les missions du SIG sont fixées par décret : «la coordination de la communication gouvernementale», l'analyse de l'évolution de l'opinion publique et le contenu des médias, l'information sur l’action gouvernementale, la mise au point d'actions d'information d'intérêt général à caractère interministériel sur le plan national, enfin, l'assistance technique et la coordination de la communication des administrations publiques. Rien, dans tout cela, ne concerne la communication de l’Elysée. Rien non plus à propos de l’image de son « président ». D’où le malaise qui dure depuis plusieurs mois au SIG.

Dès son arrivée à la tête de l’organisme, Thierry Saussez n’a pas caché à ses collaborateurs l’un de ses objectifs : mobiliser une partie du budget du SIG, notamment celui destiné aux études, pour le Château. Justification : l’action gouvernementale étant désormais centralisée à l’Elysée, il serait logique que son évaluation soit faite par le SIG.
Peut-être logique sur un plan politique, ce glissement soulève des obstacles juridiques : comment justifier que l’on confie à des organismes extérieurs des travaux qui relèvent de la compétence du SIG ? A plusieurs reprises, Laurent Viguier aurait fait la moue à l’égard des contrats que Thierry Saussez voulait confier au nom du SIG, au cabinet Giacometti-Péron. On comprend pourquoi : le travail proposé à ce cabinet « épouse » l’une des missions du SIG, l’analyse des études. Et comment justifier de payer Pierre Giacometti alors que ce dernier travaille « en direct » avec l’Elysée ? Voilà pourquoi la mission confiée en 2008 au cabinet Giacometti-Péron pour plusieurs centaines de milliers d'euros a été signée par les services de Matignon, sur instruction du cabinet, et non par les responsables du SIG qui ont découvert par hasard son existence, en lisant les annonces de marchés !

L’attribution des marchés-cadres, sous forme de différents « lots » confiés aux différents instituts de sondage, a aussi fait l’objet de contestations. L’attribution d’un lot de 90 000 euros au très jeune institut Isama, dont le patron, Jérome Sainte Marie, est réputé très proche de Patrick Buisson et de Jean-Michel Goudard, a été contestée par plusieurs collaborateurs du SIG, car ce type de pratique pourrait peut-être s’apparenter à du favoritisme.

De plus en plus souvent, il semblerait que ce soit l’Elysée qui commande directement des études. Comme ce travail sur les banlieues, livré par la Sofres-TNS en janvier 2008 (pour un montant de 80 000 euros) aux seules fins de préparer le lancement du plan Banlieues de Fadela Amara. Parallèlement, la tutelle officielle, à savoir Matignon, se fait plus discrète dans les réunions du SIG.
En fait, dès l’arrivée de Thierry Saussez, les collaborateurs de l’Elysée comme Julien Vaulpré en charge des sondages pour le Président, ne cachent pas leur volonté de supplanter définitivement Matignon : « Le patron, désormais, c’est Sarkozy », telle est l’antienne répétée auprès des collaborateurs du SIG.

Thierry Saussez n’a pas commenté officiellement le limogeage de Laurent Viguier, même s’il a confié à plusieurs de ses proches collaborateurs qu’il regrettait la brutalité de cette décision. En fait, le départ de Viguier était programmé depuis l’arrivée de Saussez au SIG. Viguier devait être remplacé par Etienne Guépratte, sous-préfet, ancien délégué à l’information au secrétariat général du ministère de l’Intérieur sous Nicolas Sarkozy, et « dégagé » de la place Beauvau par Michèle Alliot-Marie.

Certes, mais pourquoi faire venir Guépratte en urgence avant même qu'un reclassement décent ne lui soit octroyé ? La prochaine enquête de la Cour des comptes sur le SIG, dont le premier volet s’est clos à la fin septembre, a-t-elle poussé l’Elysée à éliminer au plus vite Viguier, le gêneur ? Les couacs répétés de la gestion Saussez conduisent-ils l’Elysée à hâter sa succession en plaçant un homme de confiance auprès de lui ? Nous le saurons bientôt.
En attendant, avec le limogeage de Viguier, la concentration des pouvoirs élyséens en matière de com a franchi un pas important. Et le SIG deviendra-t-il tout à fait un appendice de l’Elysée ? Si tel était le cas…ce serait pour la Présidence le moyen de réduire officiellement des dépenses de com tout en puisant sans complexes dans la cagnotte du SIG. L'OPA sur le SIG relativise ainsi les propos de Patrick Buisson qui tentait de se défendre après le scandale des sondages que Marianne avait, avec d'autres, contribué à faire éclater. Interrogé par l'Express, Buisson avait ironisé sur le fait que le SIG – Matignon, donc – dépensait quatre fois plus pour ses sondages que l'Elysée. Bien vu, sauf si c'est Matignon — en l'occurrence le SIG — qui paye les études conçues à l'Elysée...

(1) Dans l’Express, 9 juillet 2008.
 


Chers amis,

Comme cela vous a été annoncé, je suis démis de mes fonctions au SIG. Après quatre années passées dans ce service, il n'y aurait rien d'anormal à ce que je le quitte, si je le quittais dans des conditions d'affectation qui soient simplement décentes, et qui ne soient pas une simple mise à l'écart. Il ne semble pas, malheureusement, que ce doive être le cas.

Dans ces conditions, je n'ai pas souhaité qu'un « pot » traditionnel vienne marquer ce départ, afin qu'il reste clairement ce qu'il est, à savoir un renvoi pur et simple que nul « mirage et stratagème » ne peut faire passer pour autre chose; et un procédé auquel il est inutile, de mon point de vue, de vouloir donner les apparences d'une quelconque civilité.

Je ne renonce cependant pas pour ce qui me concerne à cette civilité, et que je veux donc vous dire au revoir, même si ce n'est évidemment pas ainsi que j'avais imaginé le faire.

Je veux vous dire au revoir, d'abord, au nom de ce que je vous dois. C'est une figure imposée de tout propos d'adieu que de dire merci. Mais cela correspond aujourd'hui dans mon esprit à davantage. Je quitte ma neuvième affectation, et l'une des plus longues. Comme les autres, chacune à leur manière, celle-ci m'a apporté la richesse des rencontres, le plaisir de l'échange, la satisfaction des réalisations collectives. Mais, bien plus que les autres, elle m'a mis au contact de métiers, de savoir-faire et d'intelligences des situations qui n'étaient pas les miens, et pour lesquels je n'avais, pour tout dire, qu'un appétit initial modéré. Si j'en ai compris la richesse et l'intérêt, et s'ils sont peut-être devenus aujourd'hui un peu miens, c'est à vous tous que je le dois, à vos talents respectifs et à votre capacité à en partager les fruits. Je n'y oublie pas tous ceux qui ont quitté le service pendant ces quatre ans et qui ont pris leur part de ce long et fructueux échange: il serait impossible de nommer tous. Ce que j'ai appris parmi vous, tant humainement que professionnellement n'est pas mince, et cela seul suffirait à justifier que je vous dise sincèrement merci en vous disant au revoir.

Je veux vous dire cet au revoir, aussi, au nom de ce que nous avons fait ensemble. Dans un fonctionnement normal de l'Etat, les conditions de mon départ seraient logiquement la sanction d'un échec. Pourtant, il me semble que nous avons ensemble contribué au fil de ces quatre ans à faire du SIG ce qu'il est aujourd'hui, et qui n'est peut-être pas complètement négligeable. Nous l'avons beaucoup transformé pendant ces années avec, je crois, de la créativité, de l'intelligence collective et de la sérénité. Avec nombre d'entre vous, dans le doute et l'incertitude sur son devenir, nous l'avons maintenu et  avons préservé sa capacité d'action. Nous l'avons loyalement servi dès qu'un cap lui a été fixé, parce que cette loyauté est naturelle à ceux qu'honore le service de l'Etat et qui ne le confondent pas avec la recherche des faveurs. Je crois avoir pris ma part de tout cela, que nous avons fait ensemble et qui me semble valoir davantage que le mépris sommaire dont c'est aujourd'hui payé. Je conserverai une grande fierté de l'avoir fait avec vous. Au moment où cela se termine, mal, je ne cacherai pas non plus que j'y ai pris du plaisir, grâce à la façon que nous avions de travailler ensemble, et que c'est ce plaisir que je veux retenir du bilan. De lui aussi, je vous dois gratitude et reconnaissance.

Voilà ce que j'aurais pu vous dire à tous autour d'un verre, dans un monde où l'élégance ne serait pas qu'un mot, et que je vous dis ici, en espérant que nous finirons par la croiser quand même un jour! Je vous souhaite le meilleur en attendant, ici ou là, des occasions de rencontre que j'espère sincèrement.

Cordiales pensées à vous tous,
Laurent VIGUIER.



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