Exclusif: Bilger signe sa première pétition!
La proposition du gouvernement de rendre l'histoire et la géographie optionnelles en Terminale scientifique suscite un torrent d'indignation. Philippe Bilger s'y associe, et pour la peine, décide de signer la première pétition de sa vie.
Je n'ai jamais signé une pétition de ma vie et pourtant je vais sauter le pas. Je manque tellement d'expérience dans ce domaine que j'ai seulement laissé un message, avec mon nom, sur le répondeur téléphonique de l'association des professeurs d'histoire et de géographie et que depuis j'espère avoir été inscrit sur la liste. Cela me fait un drôle d'effet. Accepter de coexister avec tant d'autres qu'on estime ou qu'on ne connaît pas, partager un temps le même espace, ce n'est pas rien. Comme cette démarche de ma part demeurera unique, j'ai pris garde à ne pas me tromper, à ne pas m'engager dans un combat douteux, partisan ou insignifiant. Il fallait absolument que la cause fût bonne.
Elle l'est. L'histoire et la géographie doivent devenir optionnelles en classe de terminale S dans le cadre de la réforme du lycée. C'est une faute, peut-être même un scandale. En tout cas une aberration. J'ai pris connaissance des explications du ministre Luc Chatel, de Richard Descoings qui a défendu ses propositions et sa vision de l'enseignement scientifique et littéraire. J'ai perçu les inquiétudes de tel ou tel syndicat étudiant craignant que cette polémique occulte les problèmes posés par la réforme du lycée dans son ensemble (nouvelobs.com, Le Monde, Le Figaro, Le Parisien).
L'idée même de rendre optionnel ce qui, pour la plupart des esprits de culture et de bonne foi, relève du fondamental - quelle que soit la voie choisie - semble surgie, de manière erratique, d'élucubrations plus désireuses de provoquer que de pacifier. Il y a des matières auxquelles on ne doit pas toucher parce qu'admettre, pour les besoins d'une rationalisation discutable, leur caractère facultatif, c'est déranger l'ordre d'un monde qui ne peut pas se passer d'elles pour se comprendre, qui refuse de les négliger parce qu'il ne serait plus compris. Quand un système, poussant au plus loin la sophistication et la rigueur de son organisation, en est réduit à de telles extrémités, force est d'admettre que lui seul doit être modifié, et non pas ce qu'il exige dans son apparente logique. L'histoire et la géographie ne sont pas négociables dans une société comme la nôtre. On ne chipote pas avec elles. On ne feint pas de mettre en cause leur légitimité en les frappant de contingence. On les garde précieusement comme un trésor ou de plus en plus une planche de salut.
Par quel étrange masochisme ce pouvoir - qualifiable rapidement « de droite » - éprouve-t-il l'envie de saper les fondements de ce qui constitue une civilisation du quotidien ? Par quel surprenant détour a-t-il pour obsession de décevoir les sympathies intellectuelles et les affinités d'esprit qui croyaient pouvoir s'attacher à une conception de l'univers respectueuse du passé et porteuse d'avenir qu'on lui prêtait naturellement ? Par quelle volonté perverse de piétinement et de destruction, non pas les militants ni les partisans toujours convaincus mais la famille d'esprit plus largement entendue , au regard des principes et des valeurs tant pour les comportements singuliers que pour l'être collectif, est-elle ainsi insensiblement déçue, écartée comme s'il convenait à toute force, pour se distinguer, de sacrifier l'essentiel et l'identité qui rassemblaient ? Il n'était pas nécessaire d'avoir voté en faveur de Nicolas Sarkozy pour penser que ce ne serait pas son gouvernement, à l'évidence, qui proposerait l'histoire et la géographie optionnelles ou l'abandon de la culture générale ici ou là. Il y avait des cohérences qui semblaient inscrire chaque camp dans un réseau clair et serré d'orientations et de prescriptions. On aurait eu tout faux !
Le débat sur l'immigration et l'identité nationale, à supposer qu'il soit aujourd'hui opportun et ne risque pas de susciter plus de fractures que de consensus, n'a rigoureusement aucun sens si on le relie à cette histoire et géographie optionnelles en terminale S. La contradiction forte qui existe entre l'histoire ciment d'une République et l'histoire reléguée manifeste qu'aiu sein même de l'univers du pouvoir, la coordination est imparfaite puisque sur le plan de l'enseignement elle bat en brèche ce sur quoi l'effervescence civique devrait s'appuyer. J'ajoute que le salmigondis historico-culturel dont Henri Guaino a parfumé certains discours du président de la République, la journée consacrée à la lettre de Guy Môquet sont totalement déconnectés par rapport à ce désinvestissement éducatif. On est en droit d'exiger d'un Etat que le chemin qu'il trace, surtout pour ces tréfonds d'un pays infiniment plus importants que les joutes de la politique, soit limpide et lisible.
L'histoire, comme l'a dit Dominique de Villepin, c'est la compréhension du monde. C'est aussi, dans un univers qui est moins passionné par la transcendance, une sorte de plongée inverse dans la réalité des siècles, les vies et les tumultes de notre pays, ses gloires et ses hontes, la perception sensible et chaleureuse que nous sommes portés par un destin collectif et que celui-ci continuera après nous. L'histoire et la géographie, c'est donner de l'éternité à notre précarité, de la profondeur à notre légèreté, du passé à notre avenir, de l'espérance à notre pessimisme.
Le magistrat, dans la mesure même où la controverse se rapporte à l'humain, à l'apprentissage de la mémoire et de la tolérance, à l'analyse des causes, à la culture du temps long et court, à ce socle fondamental composé de matière et d'âme, de regret et de désir, est directement intéressé par ces disputes des derniers jours, impliqué parce que la problématique est loin d'être étrangère à ce qui fonde ou non une justice profonde et riche. Des projets moins discutés ont été retirés. Il ne peut pas être optionnel d'être ou non un citoyen digne de ce nom. On ne prive pas plus de l'histoire que du pain.
Cette pétition, oui, il faut que je la signe.
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