Etats généraux de la presse : le petit bout de la lorgnetteRégis Soubrouillard | Jeudi 2 Octobre 2008 à 06:00 | Lu 9432 fois
Les Etats généraux de la presse, qui s'ouvrent aujourd'hui, suscitent déjà le scepticisme chez nombre de professionnels du secteur. Le rôle dévolu aux patrons de presse est vivement critiqué. Et certaines prises de positions laissent craindre que les questions de fond soient délaissées au profit de fausses réponses.
C’est aujourd’hui que Nicolas Sarkozy lance les Etats généraux de la presse sous le haut patronage d’Emmanuelle Mignon, son ancienne directrice de cabinet à l’Elysée. Celle-ci avait promis un véritable Grenelle de la presse. On en est loin. Se référant à l'identité des présidents des groupes de travail, le SNJ-CGT évoque une opération de pure mystification. Les patrons de presse sont, en effet, bien représentés : Bruno Frappat (président du directoire du groupe Bayard), Arnaud de Puyfontaine (senior advisor du groupe Mondadori), Bruno Patino (ancien patron de Télérama et directeur de France Culture) et François Dufour (président du groupe de presse enfantine Play Bac).
Un casting taillé sur mesure pour évacuer tout débat trop gênant. On voit déjà émerger un certain type d'idées. La ministre de la culture, Christine Albanel, s'y est essayé : « Pendant ces Etats généraux, je compte proposer aux éditeurs un abonnement gratuit à un quotidien pour les 800 000 jeunes qui font leur journée d’appel à la défense ». Sûr que proposer un abonnement gratuit à des quotidiens payants leur donnera une idée précise de la valeur de l'information et incitera ces mêmes jeunes à revenir en masse vers des quotidiens payants…vraiment payants. Des couleurs, des femmes et des infographies Président du groupe de presse enfantine Playbac Presse, François Dufour a déjà fait connaître une liste de dix recommandations publiées récemment sur le site du Point. Sans rentrer dans les détails, François Dufour limite ses conseils aux éternelles questions de portage et surtout à l’amélioration de la qualité visuelle des journaux. Du saupoudrage à n’en plus finir : plus de photos, plus d’infographies, de schémas, de cartes, des pages attirantes avec des femmes et des personnes de couleur dans les premières pages du journal comme aux Etats-Unis, plus de sport évidemment, des pages réservées aux femmes, des sujets franco-français, des CD et des DVD gratuits, le journal devenant le produit dérivé d’un nombre infini de produits vaguement culturels et, last but not least, la participation des lecteurs aux conférences de rédaction. Ajoutez un chocolat pour le petit dernier de la famille et la presse sera sauvée. Le lecteur doit être cajolé, jamais bousculé. Peut-être un tropisme dû aux fonctions de l’intéressé au sein du groupe Playbac. Outre l’ineptie des propositions qui confinent au grotesque, c’est bien en creux, une presse très peu exigeante pour ses lecteurs qui prend forme. Bref, se soumettre aux contraintes commerciales à court terme, utiliser les « recettes » des gratuits, tout en restant payants. Pas sûr que le combat soit gagné d’avance… Etats généraux: des placebos pour sauver la presse Jamais l’intéressé n’effleure les questions de fond : à savoir l’indigence éditoriale de certains titres, une presse largement suiviste dans les grands médias, la perte de crédibilité des journalistes éduqués le plus souvent sur les mêmes bancs que les élites du pays, la mise en scène et la mauvaise hiérarchisation des informations, le permanent soupçon de collusion de cette profession vis à vis des puissants, la proximité avec l’univers de la communication, enfin une incapacité au retour critique sur soi. Autant de questions, certes bien plus sensibles à aborder que celles de quelques artifices visuels jouant opportunément le rôle de placebo. Toutes les infographies, les subventions, et les réformes du système de distribution du monde ne suffiront pas à résoudre une crise de la presse qui est avant tout une crise du journalisme. Le pire n’est jamais sûr, mais on en vient même à se demander si quelques réunions de travail des industriels du secteur des médias à l’Elysée, invités par l’un des présidents les plus interventionnistes de la Vème République, ne produiront pas l’effet inverse à celui recherché…
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