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Eric Zemmour devrait retirer sa plainte contre le rappeur

Philippe Bilger | Lundi 20 Avril 2009 à 07:52 | Lu 15924 fois

Par Philippe Bilger. Le Monde a donné la parole à un rappeur qui a insulté le journaliste. Lequel tombe dans le piège en portant plainte.



Eastcoastshine - Flickr - cc
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Si j'étais Eric Zemmour, je lirais avec la plus grande attention, dans Le Monde, la tribune libre du rappeur Youssoupha.
Je ne serais évidemment pas heureux de devoir me remettre en mémoire ce passage d'une chanson (si on peut dire) où Youssoupha prétend que«  les chroniqueurs diabolisent les banlieusard »s : ...« Chaque fois que ça pète on dit qu'c'est nous/ j'mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d'Eric Zemmour ».

Je ne serais pas étonné que ce quotidien prestigieux et contestable, irremplaçable mais agaçant ait donné de l'espace à ce rappeur. J'aurais remarqué sa tendance, depuis longtemps, à enrober le sulfureux d'un vernis de respectabilité, à parer la violence des mots et la marginalité des positions de son aura médiatique. Le Monde, sous son aile, abrite toutes les dissidences de peur d'en manquer une seule. J'aurais conclu que l'esprit d'Edwy Plenel, en dépit de son lointain départ, continue à frapper.


Une insulte poétique ?

J'aurais tout de même, quoi que j'en aie et malgré mon envie d'en découdre, accepté l'idée, même si Youssoupha, ici ou là, semble en être dépourvu, que le langage qui me vise et le « billet » sur ma tête ne constituent pas de véritables incitations au meurtre de ma personne mais la figure discutable d'une poésie qui n'est pas mon genre préféré. Quant à la volupté perverse d'être traité de « con » par un imbécile, elle est sans limite. J'aurais admis l'évidence que même en poussant loin la mauvaise foi et le masochisme, je ne peux pas imputer à ce rappeur autre chose qu'un maniement imprudent ou provocant des mots et qu'il n'y a pas l'ombre d'un acte ni même d'un désir d'acte qui se cachent derrière eux. J'aurais depuis belle lurette compris que la distinction, précisément, entre les mots et les actions est fondamentale pour espérer s'orienter, sans faillir, en démocratie. Il y a des mots qu'aucune réalité, jamais, ne viendra corrompre ou rendre scandaleux. Il y a des actes qui ne permettront plus de défendre le langage qui les aura précédés.



Le corporatisme des rappeurs

Raoul Vaneigem, ce situationniste fulgurant, a ouvert sur ce plan un chemin décisif. Je n'aurais pas hésité à avoir recours à ce parrainage même si d'autres m'auraient davantage agréé. Mais on prend ce qu'on peut dans le vivier contemporain, pas ce qu'on veut.
J'aurais dominé une forte irritation devant les bêtises écrites par Youssoupha, même si sa tribune - il me faut l'admettre - n'est pas dénuée d'un certain style et d'un don polémique qui, sans tomber dans la fange, sait faire preuve d'une saine vivacité. Les absurdités concernent la solidarité à laquelle il se sent tenu à l'égard de ses collègues rappeurs déjà poursuivis et qu'il cherche à soutenir sans percevoir que sa cause n'a rien à voir avec la leur. Si j'avais eu l'esprit à rire, je me serais amusé de ce corporatisme des rappeurs qui n'est pas moins pesant que celui des magistrats. Il faudrait que j'en parle avec Philippe Bilger.


J'aurais, devant ce passage d'une chanson qui m'était consacré, laissé monter en moi non pas une quelconque vanité - le pire des sentiments - mais la satisfaction du devoir accompli, le contentement du bon professionnel. Après tout, ce n'était pas par hasard que j'avais été choisi pour cible. Mon ami Naulleau aurait pu l'être à ma place, certes, mais pour une fois je l'avais devancé. Une forme d'orgueil n'aurait pas été inconvenante de ma part. Tout au fond de cette diatribe, un hommage m'était rendu. Les tièdes et encore moins les nuls ne sont jamais attaqués. Parce qu'ils n'existent pas. J'aurais, sans frémir, accueilli cette couronne d'insolence, ce prix d'impertinence.


Honneur ne rime pas avec prétoire

J'aurais, plus que jamais, eu recours à ce qui distingue les gens de qualité de la piétaille : le sens du ridicule. En effet, comment aurais-je pu, moi qui aime tellement les mots, les joutes, les acidités et les paradoxes, me laisser aller à pleurer pour une misérable strophe ! Alors que j'use, d'aucuns diraient que j'abuse, si volontiers de formules assassines, j'aurais été me plaindre d'une broutille qui ne m'avait même pas blessé ! Il y a si longtemps que je sais que l'honneur d'un polémiste ne se répare jamais devant un tribunal - le procès qu'il a engagé deviendra le sien - ni dans le pré mais dans le dialogue vigoureux, dans le duel intelligent jusqu'au premier abandon, qui constituent la forme achevée de la démocratie. Je n'oserais plus me présenter devant ceux qui m'estiment pour mon courage si je choisissais de faire comme tant d'autres : chercher le bouclier judiciaire pour me protéger de ripostes que mes offensives ont pu largement justifier.

Si j'étais Eric Zemmour, je demanderais à mon camarade Laurent Ruquier, avec lequel à l'évidence je m'entends bien, d'inviter ce rappeur Youssoupha et j'offrirais aux téléspectateurs un spectacle de haute volée. On a si rarement l'occasion, dans les médias, de faire autre chose que de la promotion à la Drucker ou de la flagornerie politique. Les deux mamelles du PAF. Parce que je ne voudrais pas qu'on se trompe sur moi, sur nous puisqu'Eric Naulleau, j'en suis sûr, partage mon point de vue. Notre but n'est pas de faire fuir ou de faire peur. Je regrette que Sophie Davant et Olivia Ruiz qui chante si bien aient jeté l'éponge avant même de monter sur le ring (supplément du Monde et Voici). Quant à ceux qui ont déploré d'être maltraités, ils ne peuvent tout de même pas nous reprocher d'avoir lu leurs livres ou écouté leurs musiques. Ce n'est pas notre faute si nous parlons de ce que nous connaissons.

Si j'étais Eric Zemmour, je retirerais ma plainte à l'encontre de Youssoupha pour « menaces de crimes et injure publique ».

Je me sentirais mieux, après.




MOT-CLÉS : rap, ruquier, youssoupha, zemmour
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