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Eric Hazan annonce la guerre totale contre Sarkozy

| Dimanche 7 Octobre 2007 à 20:15 | Lu 19046 fois

L'éditeur de la Fabrique a écrit le premier pamphlet anti-sarkozyste depuis l'élection présidentielle. Extraits et commentaires.



Eric Hazan
Eric Hazan
Les lecteurs les plus attentifs de Marianne2.fr seront étonnés de nous voir publier des extraits du livre d’Eric Hazan Changement de propriétaire, une sorte de journal des 100 premiers jours du régime SArkozy. Si, comme son auteur, nous nous situons dans une opposition résolue à l’actuel Président et surtout au régime qu’il est en train d’imposer au pays, nous ne nous situons pas dans une perspective de « guerre civile » ou même de rupture avec le système capitaliste. Selon l'auteur, l'élection de mai 2007 marque l'écroulement du système droite-gauche : il n'y aurait plus selon lui d'autre choix que« le ralliement réactionnaire et la lutte ouverte contre l'ordre établi », que les affrontements de banlieue de l'hiver 2005 lui paraissent annoncer.

Par exemple, nous ne croyons pas, comme l’auteur, que les gesticulations du régime sur les travailleurs clandestins relèvent du fascisme. Au contraire, nous pensons, et nous l’avons écrit, qu’en ce domaine, le gouvernement est tout à fait orwélien : il fait le contraire de ce qu’il proclame. Officiellement, le régime expulse les travailleurs clandestins. Dans la réalité, il s’oppose au regroupement familial, qui favorise l’intégration des étrangers, mais recherche une immigration de travail qui répond aux vœux du Medef. Les patrons ne se plaignent-ils pas d’une pénurie de main d’œuvre dans des secteurs comme le BTP ou la restauration ? Ne militent-ils pas pour une immigration massive afin de tirer les salaires vers le bas ?
Comme l’a bien décrit Jean-Claude Michéa dans L’empire du moindre mal , l’extrême gauche et la droite partagent le même credo du libéralisme, les gauchistes ignorant les liens consanguins entre le libéralisme politique, qu’ils vénèrent, et le libéralisme économique, qu’ils exècrent. Les radicaux du genre Alain Badiou, qui semble adulé par Eric Hazan, se réclament, tout comme les neolibéraux, d’une forme d’internationalisme qui sied aussi bien aux communistes « maintenus » qu’aux capitalistes. N’est-ce pas Alain Minc qui ferraillait contre la gauche en rappelant que les Indiens et tous les peuples du sud étaient favorables au libre-échange ?

Nous avons néanmoins jugé utile, malgré ces divergences profondes, de publier des extraits de l’opus d’Eric Hazan. Parce ce que le livre nous semble représentatif d’une forme de radicalité anti-sarkozyste qui risque de prospérer compte tenu de l’état calamiteux de la gauche réformiste. Parce que le rapprochement, opéré par l’auteur, entre Giscard et Sarkozy nous semble fécond (éloignant d’ailleurs tout délire sur le « fascisme » sarkozyste). Parce qu’enfin nous n’avons pas l’intention de nous refermer sur nous-même mais au contraire d’ouvrir Marianne2.fr aux grands vents de toutes les oppositions au sarkozysme et, au-delà au débat raisonné avec les électeurs sarkozystes eux-mêmes, dont nous savons bien que certains sont des lecteurs du site et de l’hebdomadaire papier.
Philippe Cohen

Changement de propriétaire la guerre civile continue, par Eric Hazan, Seuil, 180 p, 15 €. (en vente dès le 11 octobre).

Sarkozy, le clone de Giscard d'Estaing

22 mai. Le cours Belsunce est le grand axe de la Marseille arabe, l’homologue du boulevard Barbès à Paris. Mais Belsunce était un prince de l’Église et non un révolutionnaire professionnel, si bien que la voie qui porte son nom n’est pas reléguée dans un quartier périphérique de la ville : c’est ce qui reste du grand cours aristocratique construit au XVIIe siècle, contournant le port et reliant la route de France à la route d’Italie. Ici, les travaux du tramway, qui ont rendu la vie infernale aux Marseillais pendant des années, ne sont pas terminés. Les pauvres continuent à slalomer entre les barrières métalliques et les tas de gravats, dans le vacarme et la poussière.

Le sentiment de déjà-vu que je ressentais depuis les résultats des élections s’est soudain précisé : l’intronisation de Sarkozy est un remake de l’installation au pouvoir de Giscard. Reprenons les numéros de L’Express et du Monde de mai-juin 1974. Élu avec seulement 12% d’abstentions, Giscard donne le ton dès sa première déclaration : «Vous ne serez pas déçus car c’est bien le changement que je conduirai avec vous. Je sais que de ce jour date une ère nouvelle de la politique française, celle du rajeunissement et du changement de la France.» Et L’Express du lendemain titre en couverture : « Giscard : 100 jours pour tout changer. »

Ce changement se traduit immédiatement dans le style présidentiel : Giscard souhaite donner à la cérémonie de prise de fonction «un style moins guindé». Il arrivera à l’Élysée à pied, et « c’est en tenue de ville – et non en habit – que le chef de l’État recevra les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur. Les invités, habituellement en jaquette, seront eux aussi en tenue de ville. M. André Chamson présentera au président de la République le collier de l’ordre, mais au lieu de le lui passer autour du cou, il se contentera de le lui remettre dans un coffret. » Le billet quotidien du Monde que « i[les Ves Républiques auront eu chacune leur style [...] La giscardienne se présentera en pull-over et ajoutera sans doute un accordéon à l’orchestre de la Garde républicaine, qui jouera des musettes distinguées. ]i»

Le nouveau style « s’est encore manifesté à la fin de la matinée [du 1er juin], lorsque M. Giscard d’Estaing, aux commandes d’un hélicoptère, s’est posé à Sainte-Preuve (Aisne), où M. Poniatowski, qui y possède une propriété, célébrait le mariage de son fils Bruno – qui est aussi un filleul du président de la République – avec Mlle Alix de Montal, fille d’un lieutenant-colonel de la 2eDB ».
Ceux qui retracent la carrière du nouvel élu insistent sur la précocité de sa vocation présidentielle. L’Express titre : « C’est dès 1962 avec son ami Michel Poniatowski que Valéry Giscard d’Estaing a mis au point la stratégie qui l’a porté à l’Élysée. » Et dans le corps de l’article : « De cette trajectoire fulgurante, aucun de ses proches n’a jamais véritablement douté. Ni sa mère, qui le promettait dès sa naissance à la plus haute destinée. Ni ses professeurs [...] ni François Mauriac, qui écrivait en 1968 : « Qu’il paraisse au petit écran dans un pull-over, ou qu’il renonce au pull-over, ou qu’il s’adresse au peuple, nous le voyons avec plaisir, sous notre nez, retoucher jour après jour le personnage du plus jeune ministre des Finances qu’il a été et du plus jeune président de la République qu’il sera, s’il plaît à Dieu et s’il n’y a pas d’accident de parcours.”»

Giscard et sa « garde rapprochée » (comme on ne disait pas encore) ne tardent pas à affirmer que c’est le président qui gouverne: « C’est moi qui conduirai le changement. » Présentant le nouveau gouvernement, Le Monde titre « Un présidentialisme parlementaire »: « À la “monarchie” succède le “vedettariat”. La vie politique est tout entière suspendue aux initiatives de l’élu [...] C’est une nouvelle approche du pouvoir. Plus conforme sans doute aux attentes d’une société industrielle, moderne, jeune et développée. C’est un nouveau présidentialisme, entendu comme le gouvernement “personnel” et “individualisé” du président.» Et dans L’Express : « Désormais les choses sont claires. M. Giscard d’Estaing s’occupera de tout. Plutôt que Premier ministre, M. Chirac apparaît comme le premier de ses ministres. »

Le ministère est resserré : quinze ministres, plus les secrétaires d’État. Le ministère de la Culture est supprimé, mais en compensation on crée un ministère de la Qualité de la vie, confié à un certain M. Jarrot. Giscard: « Il a été lui-même autrefois employé au gaz dans la région de Saône-et-Loire pendant neuf ans [...] car lorsqu’on parle de qualité de vie, il ne s’agit pas seulement de dissertation sur la qualité de la vie, il faut voir ce que les femmes, les hommes de France, en particulier les travailleurs, souhaitent voir apporter comme améliorations au cadre de leur vie quotidienne... »

Le changement, c’est aussi l’ouverture à gauche. « J’espère bien, annonce d’emblée Giscard, avoir avec moi les gens de la gauche non communiste. » Dans la nouvelle équipe, Jean-Jacques Servan-Schreiber reçoit le ministère des Réformes. Giscard : « Pour être chargé des réformes, il était bon, je crois, de prendre un réformateur, non seulement un réformateur au sens politique du terme, mais quelqu’un qui s’est préoccupé du problème des réformes et qui s’est occupé également des problèmes posés par les défis que le monde moderne pose à notre société. » Servan-Schreiber n’était pas vraiment de gauche – il avait soutenu la candidature de Jean Lecanuet – mais il se considérait comme l’héritier de Pierre Mendès France. Entre avec lui au ministère Françoise Giroud, qui avait appelé à voter François Mitterrand : elle est nommée secrétaire d’État à la Condition féminine. Cette ouverture ne durera pas longtemps : Servan-Schreiber démissionnera pour protester contre la reprise des essais nucléaires et Françoise Giroud refusera la transformation par Chirac de son secrétariat d’État en simple délégation : « Samedi matin, j’étais secrétaire d’État à la Condition féminine. Samedi après-midi, je ne l’étais plus. »

Un président jeune, marqué depuis toujours par un destin présidentiel, qui entend mener le changement lui-même et très vite, qui imprime à la fonction présidentielle un style décontracté, qui est sportif, qui réunit un ministère restreint à quinze membres et s’entoure d’une petite équipe de choc, qui n’hésite pas à débaucher sur sa gauche... Dommage de ne pas pouvoir reprendre le célèbre incipit de Marx pour Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et les personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » En l’occurrence, la citation n’est pas utilisable car la farce, c’est dès la première fois qu’elle a eu lieu. i[

Sarkozy et Fini, deux post-fascistes ?

29 mai. Ce matin, La Tribune, relayée par le journal de 8 heures sur France Inter et par Libération (et d’autres sans doute), a annoncé qu’Arnaud Lagardère avait été entendu pendant près de neuf heures par l’Autorité des marchés financiers, « dans le cadre d’une enquête sur de possibles délits d’initiés ». Les retards dans le programme de l’Airbus A380 avaient été évoqués lors d’un conseil d’administration d’EADS dès le 7mars 2006. Les journaux rappellent que, le jour même, Noël Forgeard et plusieurs dirigeants du groupe faisaient signer par le directeur financier, Hans-Peter Ring, l’autorisation de vendre leurs stock-options. Deux semaines plus tard, Lagardère et Daimler-Chrysler, principaux actionnaires d’EADS, vendaient chacun 7,5% du groupe, ce qui allait leur rapporter 2 milliards d’euros chacun. Au lendemain de l’annonce publique du retard de l’A380, le 13juin 2006, ces paquets d’actions n’auraient plus valu que 1,15 milliard, l’action d’EADS ayant chuté en une journée de plus de 26%, après avoir glissé de 20% depuis avril-mai2006.

Dans Le Monde de ce soir (daté du 30 mai), on ne trouve, sauf erreur, aucune trace de cette information. La discrétion s’impose, au moment où il y a comme du tangage à la direction et où l’on attend de Lagardère une recapitalisation du journal.

Sur une affiche de la fédération de Rome d’Alleanza Nationale (Alliance nationale, le parti de Gianfranco Fini), on voit Sarkozy, la bouche légèrement de travers, l’index tendu. La légende : « Vince Sarkozy – Cambia l’Europa » (Sarkozy a gagné –L’Europe change). Fini a préfacé l’édition italienne du livre de Sarkozy intitulé Testimonianza (Témoignage). Fini n’est pas un fasciste ou plutôt, comme son ami Sarkozy, « il a changé » : le même qui proclamait en 1992 que « Mussolini a été le plus grand homme d’État du XXe siècle et que, s’il vivait aujourd’hui, il garantirait la liberté des Italiens » a déclaré, en 2003, en Israël, que le fascisme a été « le mal absolu du XXe siècle » et que le règne de Mussolini fut « un chapitre honteux de l’histoire de notre peuple ». Entre-temps, il était devenu vice-Premier ministre du gouvernement Berlusconi. Dans la situation actuelle où le grondement de la guerre civile n’est encore perceptible qu’à des oreilles attentives, ni Fini ni Sarkozy n’ont besoin de s’encombrer des oripeaux du fascisme. Mais, de même que Berlusconi a récupéré un Fini devenu respectable pour en faire un ministre, de même on voit bien son émule Sarkozy recruter un notable du Front national, lavé bien blanc, lors d’un prochain remaniement ministériel.

Extraits reproduits avec l'aimable autorisation des éditions du Seuil.



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