En batterie, le porc est rentable. Mais à quel prix pour nous tous!Sylvain Lapoix | Mercredi 25 Février 2009 à 07:00 | Lu 11685 fois
A l’occasion du Salon de l’Agriculture, Marianne2 se penche sur le cochon, que ses éleveurs présentent comme la viande des pauvres. Produit à 90% dans des élevages fermés, les porcs rejettent chaque année des tonnes de lisier qui polluent gravement les sources d’eau potable. Un problème de santé public encore peu considéré par les autorités françaises, qui ont déjà évité une grosse amende européenne.
Dans le cochon, tout est bon… une fois qu’il est dans l’assiette ! Loin des petits porcelets du Salon de l’agriculture, lisses et roses comme ceux des histoires à dormir, l’élevage intensif porcin continue de constituer un grave problème de santé public. Epinglée par la Commission européenne pour le taux de nitrate dangereux de 9 bassins versant en Bretagne à 98% d’origine agricole, la France s’exposait à 28 millions d’euros d’amende.
Mais, par un miracle encore inexpliqué, le nouveau président de la République a obtenu la levée de cette menace, garantissant la pérennité d’une filière agricole présentée comme la seule à même de nourrir les pauvres. Et en temps de crise, plus que jamais, il faut que les pauvres mangent de la viande. Six mois sur 0,7 m2 de caillebotis à bouffer des antidépresseurs Car si la mode est au bio, la conversion des élevages au Graal de la norme AB (label bio de référence en France) exige de nourrir les animaux en fourrage bio, alors que le prix des céréales a explosé en quelques mois : « j’ai tous les critères réunis, à part l’alimentation, regrette un éleveur porcin de la Côte d’Or dont les porcs gambadent à deux pas des vignes bourguignonnes. Mais le prix des grains bio est le double des grains normaux : en pleine crise, je ne peux pas me permettre d’augmenter le prix de ma viande de 20 à 25% ! »
Mais les beaux cochons musclés qui se restaurent paisiblement dans ces auges traditionnelles ne sont pas ceux qui iront nourrir les classes populaires en côtelettes à 5€ le kilo : 90% de la production porcine française se fait «en bâtiment». Chaque cochon est placé sur 0,7 à 0,8 m2 de caillebotis (parfois appelé par politesse «sol ajouré»), surface permettant l’évacuation des déjections de l’animal «par gravité», coincé entre des grilles qui l’empêchent de bouger.
Engraissée six mois pour pouvoir être vendue, lourde de 120 à 160 kilos, la bête est nourrie en batterie au dessus d’une rivière d’urine et de merde. Dans l’auge mécanisée présentée à son groin, la « soupe » : un mélange d’eau, de grain (blé ou soja fermenté, souvent importé) et d’additifs. La mixture est généralement fournie par l’industrie phytosanitaire et de composition confidentielle. Les curieux ont pu déceler dans cette bouillie des vitamines, des antibiotiques… et des antidépresseurs ! Une mesure compréhensible : les pauvres qui mangent le porc économisent ainsi les prescriptions de Xanax.
Si la ventilation s’arrête, tous les cochons meurent dans la demi-heure
Les calmants ont par ailleurs l’avantage d’éviter que les porcs ne se mutilent : Parfois séparés par une simple barrière, les cochons souffrent de la chaleur, des vapeurs et sont parfois pris d’accès de violence. Fournis par des « naisseurs », les porcelets ont la queue coupée, les dents cassées ou limées à vif et les mâles castrés pour éviter les « accidents ». Une nervosité accentuée par les souffleries disposées au-dessus des animaux pour évacuer les gaz qui se dégagent du lisier : 3 m3 d’ammoniac pour 1 m3 de déjections. Avec le chauffage, la ventilation représente pas moins de 86% de la consommation électrique des exploitations, selon une étude de la chambre d’Agriculture de Bretagne. Mais il ne s’agit en rien d’une question de confort : en cas de panne, la concentration de gaz toxiques est telle que la durée de vie des bêtes est estimés à moins d’une demi heure. Raison pour laquelle les assureurs refusent de couvrir les élevages dont les groupes électrogènes n’assurent pas le redémarrage automatique en cas d’arrêt des ventilateurs.
En Bretagne 1/3 mesure du taux de nitrate dépasse la norme
Que faire de ces rivières de lisiers une fois les fosses pleines ? En théorie, le lisier, en faible quantité, fertilise les sols comme n’importe quelle déjection animale (avec une concentration d’azote cependant plus importante). Dans le cas de la Bretagne, qui concentre plus de la moitié des élevages français, l’épandage a atteint des proportions telles qu’elle a vite saturé les sols en nitrate, par ailleurs poreux et rincés par la pluie, dégradant les champs et s’infiltrant jusqu’aux cours d’eaux et nappes phréatiques. En 2002 déjà la Cour des Comptes pointait la gestion catastrophique des rejets issus de l’agriculture dans un rapport intitulé : la préservation de la ressource en eau face aux pollutions d’origine agricole : le cas de la Bretagne. Soulignant des « insuffisances exemplaires », l’étude relevait qu’entre 1994 et 1999, une mesure du taux de nitrates sur 3 dépassait la norme européenne des 50 mg/l. Parmi les conclusions, le « contrôle des épandages inexistants » était présenté comme « le maillon faible des actions de reconquête de la qualité de l’eau. » Entre 1992 et 2005, l’Office international de l’eau déplorait une « dégradation forte » de 29% des eaux souterraines par les nitrates (sur 1242 points de mesure). Détail pratique : le coût des traitements des nitrates s’élève à 30 à 80 centimes du mètre cube d’eau, pour une consommation individuelle moyenne de 530 m3 par an par Français (1m3 = 1000 litres).
A côté de l’épandage industriel du lisier, des méthodes à base de litière de paille existent mais ne sont guère applicables à l’échelle des hangars de plus de deux cents cochons. Las : selon l'Institut français du porc, 16 groupements de producteurs (coopérations ou associations) concentraient en 2006 68% de la production du secteur, chacun avec une production annuelle supérieur à 500000 carcasses. A titre de comparaison, les 28 groupements produisant chacun moins de 100000 carcasses par an n'occupent que 5% du marché.
Une évolution moins dangereuse pour les ressources en eau potable impliquerait notamment la déconcentration des exploitations et une moindre dépendance des exploitants à l’industrie phytosanitaire. Des solutions concrètes vers lesquelles ne tendent guère les déclarations vagues de Michel Barnier au salon de l’Agriculture, plaidant pour les «productions durables». Au lieu de s’inquiéter de la viande des pauvres, le ministre a décidé de réorienter les aides vers les élevages de chèvres, de mouton, le lait de montagne… De jolis critères d’excellences gastronomiques mais qui ne rempliront pas l’assiette des Français et n’éclairciront pas l’eau du robinet.
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