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En Suisse, l'absence de financement des partis profite à l'UDC

Mercredi 19 Octobre 2011 à 05:01 | Lu 4288 fois I 8 commentaire(s)

Gilbert Casasus
Diplômé en sciences politiques et professeur en Etudes européennes à l’université de... En savoir plus sur cet auteur

Dimanche 23 octobre, les Suisses seront appelés aux urnes. Habitués à se prononcer lors de nombreux référendums, ils devront cette fois-ci élire leurs « Conseillers nationaux », équivalents des députés français. Notre chroniqueur associé Gilbert Casasus, professeur en études européennes à l'université de Fribourg, pointe du doigt l'absence de loi sur le financement des partis.


Dimanche, les électeurs se déplaceront en moins grand nombre que cela n’a été le cas lors de votations qui, ces dernières années, ont suscité de vastes polémiques à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Avec une participation estimée à 40%-45% des inscrits, ces élections ne mobilisent que relativement peu les Suisses. Et là n’est pas le moindre des paradoxes d’une démocratie helvétique à la fois exemplaire à maints égards mais aussi comptable de certaines faiblesses qu’elle refuse toujours de prendre en compte.

Expression légitime du suffrage universel, ces élections ne bouleverseront pas la donne politique du pays. Dotée depuis 1959 d’une dite « formule magique », la Suisse ne connaît aucune alternance et demeure gouvernée par sept « Conseillers fédéraux », dont deux de gauche et cinq du centre et de droite. Cette volonté du consensus pourrait néanmoins être mise à mal dès le 14 décembre prochain.

Ce jour-là, le Parlement élira ou réélira son « Conseil fédéral », soit le gouvernement suisse. Véritable second tour des élections du 23 octobre, ces scrutins nominatifs devraient donner lieu à une belle foire d’empoigne. Vraisemblablement confortée dans sa position de premier parti helvétique, « l’Union démocratique du Centre » revendiquera pour elle l’élection de deux Conseillers fédéraux.

C’est son droit, sauf que beaucoup de ses adversaires craignent que son verbiage proche de l’anathème, que sa xénophobie jamais démentie et que sa haine féroce de l’Europe fassent glisser la Suisse encore plus à droite qu’elle ne l’est actuellement.

Pour l’UDC, seul compte toutefois son unique objectif de récupérer le poste, occupé de 2003 à 2007, par son leader charismatique Christoph Blocher. Battu il y a quatre ans par une autre membre de son parti, la grisonne et très populaire Eveline Widmer-Schlumpf, il n’a jamais digéré sa défaite. Après l’avoir exclue de l’UDC, il utilisera tous les moyens pour la chasser du Conseil fédéral et la remplacer par l’un des siens.

Le centre victime de son propre éparpillement

Véritable alchimie politique, mais aussi jeux d’alcôve pour quelques rares initiés du Palais fédéral de Berne, l’élection des sept Conseillers fédéraux pourrait réserver quelques surprises. Premiers visés, les socialistes qui espèrent remplacer Micheline Calmy-Rey, leur Ministre démissionnaire des Affaires Étrangères, sans devoir élire en contrepartie deux Conseillers fédéraux UDC. Confrontés à un véritable chantage de la part de ce parti, le PS doit s’allier avec le centre, à condition que celui-ci veuille bien conclure un deal avec la gauche.

Ainsi, si le centre vote pour les deux socialistes, les socialistes voteront, quant à eux, pour tous les candidats du centre. Mais les Libéraux et autres « centristes » ne semblent pas l’entendre de cette oreille. Parce que se sentant plus proches de l’UDC qu’ils ne le sont du PS, ils comptent sacrifier Eveline Widmer Schlumpf sur l’autel de la realpolitik helvétique. Alors, la Suisse aurait fait un grand pas en arrière : après avoir accueilli en 2010 une majorité de femmes dans son gouvernement, elle réduirait d’un coup d’un seul leur nombre de moitié, deux Conseillères fédérales devant désormais faire face à cinq de leurs collègues masculins.

En réalité, cet épisode révèle la crise que traverse le centre suisse. Naguère dominateur au gouvernement, il est aujourd’hui victime de son propre éparpillement. Pas moins de quatre partis, le Parti Démocrate Chrétien (PDC), les Libéraux-Radicaux (PLR), les Vert’liberaux, un conglomérat d’écologistes ultra-libéraux, et le Parti Bourgeois Démocratique suisse (PBD), fondé par d’anciens membres de l’UDC hostiles à la « ligne Blocher », se disputent environ 35% à 38% des voix, soit quelques points de plus que ne réunit à elle seule « l’Union démocratique du Centre ».

Tabou du financement des partis

Cette domination de l’UDC n’est pas seulement idéologique. Elle est aussi l’expression d’un excellent travail de terrain, réalisé grâce  à ses énormes moyens financiers. Ces derniers sont au moins trois ou quatre fois supérieurs à ceux dont disposent les autres formations politiques. L’UDC profite ici de la « zone de non droit » qui régit la vie politique en Suisse.

Aucune législation ne prévoit le financement des partis qui est laissé au bon vouloir de généreux donateurs dont les noms restent, bien entendu, secrets. Par conséquent, la Suisse vit dans un no man’s land juridique dès qu’il est question d’argent en politique. De fait, cette situation est beaucoup plus scandaleuse que ne le sont tous les scandales financiers qui ont jalonné l’actualité qu’elle soit française, allemande ou italienne.

Par sa position, « l’Union démocratique du Centre » défend ici « un anarchisme de droite » qui, accompagné d’une haine féroce de l’État, caractérise, mieux que ne le fait le terme controversé du « populisme », l’une de ses principales composantes idéologiques. C’est pourquoi la Suisse devrait réfléchir au plus vite sur le financement des partis.

D’ailleurs, certains commencent à le faire. Le démocrate-chrétien Urs Schwaller a récemment soumis une proposition pour réglementer les élections aux Conseil des États, les Jeunes socialistes ont collé des post-it sur les affiches de leurs adversaires avec le slogan « moins de moyens, plus d’idées », alors que la jeune candidate députée bernoise de centre-droit Franziska Keller (PBD), avouant elle-même financer par ses deniers personnels sa campagne électorale, déclare sur sa page Internet « …que si seules les élites financières pouvaient encore participer aux élections nationales… la dignité de la démocratie serait remise en cause ».

Que cette parole soit entendue au-delà des frontières politiques traditionnelles pour que la démocratie suisse soit véritablement digne de sa réputation !








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