Marianne2 2012

En Chine aussi, il y a des artistes décalés

Mercredi 13 Août 2008 à 12:55 | Lu 6173 fois I 5 commentaire(s)

Alain Léauthier

Pendant les J.O., retrouvez les chroniques quotidiennes de notre envoyé spécial à Pékin, Alain Léauthier. Les artistes chinois ne sont pas tous des artistes officiels. Au contraire, ils sont nombreux à savoir ce que résister veut dire.


La compétition des sourires - Crédits : concepteur de la photo GaoxiaoLan, photographe Lu Guangang
La compétition des sourires - Crédits : concepteur de la photo GaoxiaoLan, photographe Lu Guangang
L’air est doux sous la pergola de Chu Yu comme est douce la saveur du thé vert, renouvelé et filtré en permanence dans deux minuscules théières. Au fond de la cour, la maison basse tient presque du cabanon et il y fait délicieusement frais. Une des trois pièces regorge de toiles et de photos sous verre, dont l’une montre le jeune homme de 35 ans, hilare et en simple slip, entouré de deux bobby sous un abribus londonien. Chu Yu appartient à la communauté artistique de Songzhuang, un millier de peintres, plasticiens sculpteurs ou musiciens qui vivent dans de petites maisons semblables à la sienne, louées ou achetées aux paysans du coin. Bien que l’on soit toujours sur la commune de Pékin, à presque cinquante kilomètres du centre, Songzhuang a encore des airs de campagne avec des champs de maïs touffus, des arbres vieux d’un demi-siècle et des chemins de terre défoncés ou ne circulent que des mobylettes et des vélos. Les habitants ne se font pourtant guère d’illusion : l’océan de béton qui ceinture la capitale en couches concentriques avance tous les jours et pointe maintenant à moins de deux ou trois kilomètres. Tout s’est accéléré depuis l’obtention des Jeux, en 2001 : la route a été élargie et une nouvelle voie rapide permet de rejoindre le centre en une petite heure. Rien que de très normal pour les millions de Pékinois habitués à passer quotidiennement deux, trois heures ou plus dans les transports en commun. Un jour prochain, il faudra donc peut-être abandonner les terrains aux promoteurs. Nombre d’artistes connaissent le scénario puisqu’ils se sont installés à Songzhuang en 1996 après avoir été eux-mêmes expulsés de leur ancien refuge, dans une autre zone de la capitale, au prétexte que la plupart ne possédaient pas d’attestation de logement. C’est le cas de Hulu Chenmu, 37 ans, ami de Chu Yu, arrivé parmi les tout premiers. « Un artiste s’est installé puis un autre, le bouche à oreille a fonctionné, on louait une maison pour 100 yuans (10 euros), c’était, c’est encore tranquille avec une qualité de vie qui n’existe plus en ville. »
Après avoir laissé faire, le parti a essayé de contrôler et de noyauter le mouvement en créant une association officielle, Sujin Yi Shu à laquelle seule une petite minorité d’artistes aurait adhéré. Adeptes des performances de rue, les deux garçons ont eux plutôt tendance à se mettre régulièrement à dos les autorités. L’an dernier Chu Yu coordonne ainsi une exposition pluridisciplinaire relative aux évènements de Tian’anmen au sein même du « village ». Malgré le fossé culturel quelquefois gigantesque, les paysans viennent en nombre admirer le travail de ceux qui leur ont apporté, il est vrai, une source de revenus supplémentaire. Mais la police aussi s’invite: près d’une centaine d’hommes sont dépêchés sur place pendant les six jours que dure l’expo happening. Rebelote, mais en moindre nombre de fonctionnaires, il y a quelques semaines quand Chu Yu et ses amis présentent dans les rues environnantes leur vision guère orthodoxe des Jeux olympiques, une réflexion sur le corps des athlètes et des spectateurs. Pour survivre, Hulu Chenmu donne des cours de peinture et pour l’instant, à son grand désespoir, Chu Yu dépend de sa copine designer.

Beaucoup d'artistes chinois célèbres en occident font de la lèche au PCC

Loin de les faire rêver, l’incroyable réussite commerciale des artistes chinois prétendument d’avant-garde ne leur inspire que des grimaces de dégoût. Chu Yu en particulier a une tête de turc préférée : Wang Guangyi, le leader du Mouvement de l’Art nouveau, lancé après 1989, dont certaines toiles se sont vendues plusieurs millions d’euros. « Ce type est un traître, une baudruche. Sa carrière est partie en France mais récemment il a boycotté une exposition à Paris au prétexte que votre pays a soi-disant attaqué la Chine. C’est misérable mais beaucoup d’artistes chinois sont comme lui, ils veulent jouer sur les deux tableaux, gagner de l’argent en Occident tout en faisant la lèche au PCC. C’est juste écoeurant. »
Tous les artistes de Songzhuang n’épousent pas cette vision radicale et Chu Yu lui-même se désespère de la médiocrité grandissante de la culture chinoise comparé aux années quatre-vingt. «L’art est corrompu. Certains ont beaucoup d’argent dans ce pays , les artistes travaillent à la commande, ils se formatent aux goûts des nouveaux millionnaires.» Lui et ses amis veulent résister. C’est un mot qui gagne du terrain.








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