Elections européennes : la victoire des ringardsEdouard Husson - Blogueur associé | Lundi 15 Juin 2009 à 07:01 | Lu 4761 fois
Edouard Husson raconte ici sa semaine allemande. Il explique pourquoi les élections européennes sont d'abord la victoire des classes moyennes âgées diplômées. Il raconte l'autisme de Christian Saint Etienne et le kantisme des dirigeants allemands.
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Lundi 8 juin-Mardi 9 juin 2009 - La montée du pouvoir gris Quel est le point commun entre les victoires apparentes d'Angela Merkel, Daniel Cohn-Bendit et Nicolas Sarkozy aux élections européennes? Dans une Europe qui s'est massivement abstenue, ils ont puisé dans des catégories s'abstenant moins que les autres. Essentiellement dans les populations les plus âgées, les moins actives, les mieux établies. Sarkozy, candidat de « la rupture », est surtout celui des retraités - qui restent en moyenne les plus attachés aux institutions européennes. Comme lui, Madame Merkel sait pouvoir compter sur un électorat plus âgé, qui n'a pas pour habitude de s'abstenir et qui n'est pas menacé par la désindustrialisation de l'Allemagne. Regardons bien le score de DCB: rapporté à la participation, c'est un score médiocre, dans la moyenne de ce que les Verts peuvent espérer atteindre en France quand ils ne sont pas traversés de divisions. Et puis, il ne faut pas l'oublier, les soixante-huitards ont dépassé la soixantaine. C'est le pouvoir gris que vient conforter l'éternel potache, qui fuit les responsabilités (« Je ne suis pas candidat à l'élection présidentielle »). Je suis étonné que si peu de commentateurs remarquent combien les partis politiques en général apparaissent comme archaïques à la majorité des électeurs. Il y a les ringards qui ont apparemment gagné (Sarkozy, Merkel, Cohn-Bendit) et ceux qui ont vraiment perdu (les souverainistes, incapables de parler de monnaie, de commerce, d'emploi; la gauche en général, incapable de sortir de la fausse alternative ralliement au système/dénonciation néo-marxiste). Nous vivons l'inverse de 1968: la protestation est devenue silencieuse, résignée. Les institutions européennes n'ont aucune légitimité populaire. L'écologie est un leurre, qui détourne de parler d'emploi, de monnaie, d'investissement. Les jeunes et les actifs sont-ils condamnés à subir un système ou le peu qui tient encore debout est soutenu par le vote le plus conservateur qui soit. Mercredi 10 juin-Jeudi 11 juin 2009 Le numéro ringard de Saint-Etienne Décidément, c'est la semaine des ringards. Christian Saint-Etienne est venu quelque peu perturber le sérieux d'un séminaire d'une journée consacrée, ce mercredi, à l'antenne parisienne de l'université de Chicago, à l'avenir du système monétaire international. Il y a de bonnes chances que l'euro éclate du fait des pressions sociales qu'engendre la crise. Christian Saint-Etienne le sent et vient de publier un livre sur le sujet. Le diagnostic est du simple bon sens. Le problème est que CSE ne cesse d'interrompre son raisonnement pour répéter qu'il est un « bon Européen ». Il critique la politique du dollar mais s'empresse d'ajouter qu'il est atlantiste. Après avoir dressé un scénario apocalyptique - appuyé en particulier sur le fait qu'il était caché, si on l'en croit, dans le Bureau Ovale durant les entretiens récents entre Obama et Netanyahou - CSE propose ses remèdes. C'est la machine à remonter le temps. Sa référence, c'est le projet de « noyau dur européen » imaginée en 1994 par Wolfgang Schäuble et Karl Lammers. CSE rêve d'une « République du Rhin ». Il avait dit, pendant la partie lucide de son exposé, que les performances allemandes à l'exportation ont été obtenues, ces dix dernières années, par une politique largement déloyale des Allemands vis-à-vis de leurs partenaires européens; plus il avance dans son argumentation plus il tend à retomber dans les vieilles lunes: une France intrinsèquement moins performante industriellement que l'Allemagne a besoin de celle-ci pour être performante à l'exportation; en revanche, elle peut fournir l'énergie, les vastes espaces etc...CSE s'empresse d'ajouter que cette fusion rhénane doit se faire dans la décennie qui vient, car l'Allemagne verra bientôt sa puissance décliner du fait de la démographie. Je prends la parole pour demander à l'orateur si j'ai bien compris: nous conjuguerions en fait des faiblesses, c'est bien ce qu'il a dit? Il souhaite que la France, déjà très éprouvée par quarante ans de politique monétaire à contresens et par la désindustrialisation qu'elle a engendrée, se charge en plus du fardeau des retraites allemandes? CSE ne se démonte pas; il continue, imperturbable, à nous présenter une Allemagne infaillible, dont les dirigeants n'ont que mépris pour la France, laquelle doit donc se rallier aux méthodes allemandes. C'est évidemment très loin de l'affaiblissement des partis politiques allemands, de la dilapidation des excédents commerciaux allemands dans des produits financiers aujourd'hui évaporés, des problèmes d'Opel, de la montée de la nouvelle pauvreté outre-Rhin. C'est un discours des années 1985-1995. C'est surtout un discours post-moderne: le vrai n'est qu'un moment du faux. Vendredi 12-Samedi 13 juin 2009 - Les limites du kantisme Der Spiegel a une nouvelle poussée d'ordo-libéralisme, cette semaine. Il reproche à l'Etat de dilapider son argent en volant à la rescousse de nombreuses entreprises: Opel, Karstadt, Hypo Real Estate etc...Le héros des néo-libéraux allemands, c'est Guttenberg qui, au sein du gouvernement Merkel, s'est opposé ouvertement à l'opération de rescousse d'Opel. Rien de nouveau dans ces débats. Et pourtant, il faut revenir sur les lacunes du raisonnement ordo-libéral actuel en Allemagne. Les renflouements ne sont pas critiqués pour des bonnes raisons: effectivement, l'Etat ne contrôle pas vraiment l'utilisation faite des fonds alloués; il vaudrait mieux nationaliser...pour préserver l'emploi. C'est bien la priorité de la classe politique en cette veille d'élections générales. Les ordo-libéraux, eux, préfèrent que« la loi du marché » fasse son travail: faillites, chômage etc...
Le raisonnement serait impeccable s'il était vrai qu'une entreprise comme Opel est au bord de la faillite parce qu'elle a fait les mauvais choix industriels. Mais la crise actuelle est une crise du crédit, non de la surproduction. Beaucoup des entreprises en difficulté actuellement n'ont en rien démérité; elles sont simplement à court de liquidités; le moteur est performant mais les stations service ne sont plus livrées. Les banques ne se prêtent plus entre elles car la confiance dans les instruments de paiement est ébranlée. Cela est dû à la base monétaire du système, le dollar de papier. Il faut d'urgence une réforme du système monétaire international, qui permette une meilleure allocation du crédit à travers le monde. Cela passe forcément par le retour à une base monétaire réelle, des encaisses métalliques (or, argent, platine etc...) pour garantir à la fois la solidité et la fluidité du système de crédit. Il faut que les crédits circulants qui permettent à l'économie capitaliste de fonctionner soient appuyés sur une base réelle. Tout cela est très loin des considérations des actuels ordo-libéraux allemands. Ils ont un seul critère: les acteurs économiques se comportent-ils de manière vertueuse? Pourvu que j'agisse bien, tout ira bien au plan général. Tout le monde doit revenir à l'équilibre budgétaire et les Allemands montrer l'exemple. C'est du kantisme, avec toutes ses limites, en particulier le refus d'accepter qu'il y a un ordre des choses, que l'on peut connaître, et dont on peut tirer des règles institutionnelles, objectives, qui s'imposeront à toutes les subjectivités plus efficacement qu'un appel à la vertu. « Les kantiens ont les mains pures, mais ils n'ont pas de main » a écrit Péguy. Les ordo-libéraux allemands ne veulent pas, ne peuvent pas prendre le taureau américain par les cornes. La seule question qui compte, aujourd'hui, est celle d'un étalon monétaire universel. On ne l'obtiendra qu'à condition de faire de la grande diplomatie et en appelant à l'aspiration universelle à la justice sociale; en attendant, il faut sauver les emplois - et pour cela nationaliser plutôt que de verser à fonds perdus l'argent du contribuable.
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