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Edward Hopper le magicienPhilippe Bilger - Blogueur associé | Dimanche 8 Août 2010 à 14:01 | Lu 6630 fois
Philippe Bilger a contemplé les oeuvres d'Edward Hopper exposées à la Fondation de l'Hermitage de Lausanne. Admiratif devant la pureté des lignes et la force des personnages, il décèle dans la peinture d'Hopper la représentation d'une humanité victorieuse.La Fondation de l’Hermitage à Lausanne expose Edward Hopper. Au fil des salles, des tableaux, des dessins, des aquarelles et des études, on cherche le secret. Comme toujours, quand l’art est à son comble, le mystère est impossible à déchiffrer. Il y a des niveaux différents de perception. Le regard peut s’attacher à l’évident puis tenter d’aller plus loin, pour se confronter au noyau dur du génie de ce peintre qui est d’offrir l’image d’une quotidienneté vide, comme désincarnée, abandonnée à elle-même, pleine de joliesse mais sans vie véritable et la vision d’une humanité mélancolique, figée, voire désespérée. Tout semble cependant si simple et couler de source, les leçons si éclatantes, la morale si lisible, comme dans l’extraordinaire « Excursion into Philosophy » où un homme, sur le bord d’un lit, réfléchit en tournant le dos à une femme couchée et nue à partir de la taille. Hopper n’est pas de ces faiseurs qui embrouillent le réel pour laisser croire à leur propre complexité. Au contraire il l’épure au point de le réduire à une architecture si dépouillée que sa substance est altérée, quasiment niée et qu’on se retrouve presque en face d’un surréalisme au sens propre. Sur le même mode, les personnages - les scènes les clouant ensemble dans le spectacle du soir ou sous le feu du soleil, dans une chambre, devant une fenêtre, ou dans la rue - ne cherchent pas le moins du monde à ressembler à des êtres concrets mais n’ont pour ambition que de se fixer comme des stéréotypes, des incarnations rares, des postures exceptionnelles, des surgissements singuliers dans les têtes et au fond des sensibilités. Ce qui évite à la tristesse de déborder et d’envahir l’espace, ce qui contraint le désespoir inscrit sur ces visages et dans ces attitudes à reculer, c’est qu’Hopper, en dépit de tout, ne joue pas la carte du pire et ne s’abandonne pas à la facilité d’une conception suicidaire de l’existence. En effet, la force de ces personnages apparemment perdus, c’est leur sentiment d’attente, leur obsession d’espérer. Leur regard est tourné vers on ne sait où mais il cherche le salut. Derrière ce qui semble boucher l’horizon, il y a autre chose, n’importe quoi, mais qui sera de nature à étancher la soif, à apaiser la faim, à guérir les nostalgies et à combler enfin les attentes. C’est cet élan vers l’inconnu, cette promesse au cœur même des grises déceptions, cette échappée possible malgré l’enfermement de chaque jour dans chaque jour, cette incoercible croyance que demain, ailleurs, ce sera mieux, qui me rendent Hopper si proche, si familier, si fraternel.
On ne peut que partager le destin de cette humanité déchirée mais debout encore, avec ses illusions perdues mais de l’énergie à revendre et de l’espoir chevillé au cœur. Elle ne connaîtra jamais la défaite puisqu’elle continuera sans se lasser de deviner, derrière le sombre, au moins une esquisse de victoire.
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