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Edvige : Inutile de nous ficher, nous le faisons nous-mêmes !

Régis Soubrouillard | Mercredi 10 Septembre 2008 à 15:59 | Lu 23954 fois

Edvige, cet innocent prénom, signale un nouveau système de fichage des personnes qui suscite de nombreuses indignations de toutes sortes. Des réactions surprenantes alors que le passe-temps favori de l’époque consiste à dévoiler sa vie privée et son intimité sur des réseaux sociaux.



Facebook: un fichage à l'échelle internationale ? (cc flickr Luc legay)
Facebook: un fichage à l'échelle internationale ? (cc flickr Luc legay)
Edvige. L’indignation est légitime et elle a même, semble-t-il, porté ses fruits, puisque le chef de l'Etat a demandé, mardi soir, au ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie « d'ouvrir rapidement une concertation » sur le fichier de renseignement afin de « protéger les libertés ».

Pourquoi un tel scandale autour d’un nouveau mode de fichage des individus, alors qu’il en existe déjà des dizaines à un moment où l’un des divertissements les plus courus est d’exhiber soi-même son intimité sur la toile ? Précédant ainsi tous les services de sûreté. Changement d’époque, changement de style : « t’es sur facebook ? » a remplacé « on bouffe ensemble ? ». Avec en sous-entendu l’obligation d’en être au risque de se voir mis à l’écart de tout un pan de l’humanité. Celui des bienheureux technophiles.

Pas sur Edvige, mais partout ailleurs
Une comparaison infondée, sinon ridicule, répondront les adeptes de Facebook, puisque chacun décide librement d'aller ou pas sur Facebook, et de diffuser les informations susceptibles d’y être publiées. Certes. Pour autant, comme le notait récemment l’avocat Vincent Dufief, dans une chronique parue dans Libération, la création d’Edvige intervient dans un contexte marqué par « un affaiblissement considérable de la vigilance des personnes quant à la protection de leurs données personnelles. Le constat vaut tant pour les "anonymes" que pour les personnes connues. Il est en effet frappant de voir à quel point les individus, notamment les plus jeunes, divulguent facilement sur Internet des pans entiers de leur vie privée, que ce soit sur les blogs, sur Facebook ou sur les autres réseaux sociaux ».

Nul besoin non plus d’aller embêter Edvige pour trouver quelque renseignement sur une personne connue. Quelques clics sur Wikipédia, Google et des blogs bien informés feront largement l’affaire. Excepté pour les personnes réputées dangereuses, une fiche des Renseignements Généraux n’a jamais fait état que de renseignements très généraux…

La société du contrôle de soi: une illusion
Auteur du livre La privation de l’intime (en librairie le 2 octobre), le philosophe Michael Foessel analyse ce nouveau désir d'exposition de sa vie privée : « s’il faut dénoncer Edvige, il me semble que les questions que l’on pose sur Edvige seraient tout aussi pertinentes pour Facebook. La différence, c’est que Facebook répond à un vrai désir, les gens ont envie de dévoiler leur intimité. Motivés par l’illusion qu’ils sont maîtres de ce qui est publié. Dans la critique qui est faite de la société de surveillance, on n'a simplement pas pris acte des changements majeurs introduits par Internet. L’idée que l’on maîtrise ce qui est publié est fausse. Personne ne ressemble véritablement à sa photo ! En ce sens, la société du contrôle de soi me paraît tout aussi préoccupante. Et Edvige me paraît presque un faux problème à ceci près que l’indignation qu’il suscite permet de faire émerger un débat sur le fichage des individus».

Le président de la Cnil, Alex Türk, s’interroge à son tour sur cette notion de vie privée à l’heure où : « chacun se dévoile sans complexe sur Internet, révèle ses goûts, ses opinions politiques, ses préférences sexuelles, son réseau d’amis… ».

Facebook: le plus grand fichier au monde?
Un paradoxe qui en appelle d’autres. Ainsi celui relevé encore par Vincent Dufief : « Les pétitions en ligne se multiplient sur les sites spécialisés. Des blogs "anti-Edvige" se créent. Des groupes se sont même créés sur Facebook, pour lutter contre les dérives d’Edvige ! Si le Net est un vaste champ d’expression contestataire, dont l’utilité ne saurait être mise en cause, il reste quelque peu paradoxal de devoir être soi-même fiché par un site privé pour lutter contre le fichage gouvernemental ! ».

Une constatation qui, à elle seule, ne manque pas de sel : le fichage privé à visée commerciale est moins redouté que le fichage gouvernemental : « là encore, si Edvige pose des questions, on vit sur l’idée d’un Etat totalitaire qui veut tout savoir. Globalement, je me méfierais beaucoup plus de l’usage commercial fait des informations qui circulent sur le net que de l’utilisation encadrée par la loi d’un fichier comme Edvige. Le marché, sans régulation, est le plus grand consommateur d’informations » , ajoute Michael Foessel.

Par ailleurs, les fichiers de données privés ne sont en rien aussi étanches que leurs utilisateurs consentants veulent le croire et les services de renseignement n’ont pas attendu Edvige pour y glaner quelque information. Sans compter l’aspect ludique, égotiste et infantilisant de réseaux type Facebook qui participent largement à cet aveuglement consenti de l’utilisateur en quête de pseudo-friends ou autres relations sociales prétendument valorisantes. Dès lors, on peut s'étonner de l’énergie mise en œuvre par l’Etat pour répertorier ses citoyens quand ceux-ci lui livrent du travail pré-mâché. On n’est jamais que l’esclave de soi-même.



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