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Docteur Arthus et Mister Bertrand

SuperNo - blogueur associé | Mardi 9 Juin 2009 à 12:40 | Lu 6280 fois

SuperNo revient sur l'ambiguïté du réalisateur de Home, photographe pour Total un jour et franc défenseur de la croissance verte le lendemain.



(capture d'écran - site Internet home-2009.com)
(capture d'écran - site Internet home-2009.com)
Il est très facile de se moquer de Yann Arthus-Bertrand, YAB pour les intimes dont je ne fais pas partie. Embauché par France 2 pour concurrencer son alter ego Hulot sur TF1, il est en passe de devenir aussi emblématique que lui !

Celui que le journal La Décroissance a si finement surnommé « L’hélicologiste » a effectivement un passé qui ne plaide pas en sa faveur : photographe officiel de cette mascarade honteuse que fut (et est toujours) le Paris-Dakar, il est aussi connu pour son talent à servir la soupe aux multinationales. Alors que je ne le connaissais que comme photographe, il était déjà prompt à faire de la pub pour Canon, Apple et Adobe, fournisseurs (à l’œil je suppose) de son matériel de prise de vue et de traitement photographique.
On rappellera aussi que ses photos ornèrent le rapport d’activité 2005 de Total, cette joyeuse bande d’écolos bien connus. Sa fondation, Good Planet, est sponsorisée par des bienfaiteurs de l’humanité et écologistes irréprochables tels que BNP-Paribas ou GDF-Suez. Et La Décroissance se fait un plaisir de pointer quelques énormités qu’il a pu sortir, comme celle-ci, qui date de 2007 : « Posséder un 4x4, pourquoi pas. A condition de sacrifier de temps en temps au co-voiturage : utiliser une voiture de deux tonnes pour trimballer un gars de 70 kilos, c’est aberrant ».

YAB aurait-il changé ? Certains indices semblent le montrer : il a vendu son hélico personnel et possède désormais un scooter électrique… Et surtout, il a décidé de mettre son indéniable talent au service de la cause écologique en réalisant le film Home. J’ai donc regardé distraitement ce film vendredi dernier : images de Yann Arthus-Bertrand, pognon de François-Henri Pinault et production de Luc Besson.
Le générique est évidemment scandaleux et gerbique. Il discrédite en grande partie le film, transformé en gros clip pour le groupe PPR. Juste au moment où le dit groupe annonce 1800 licenciements. Ça la fout mal.
Pour le reste, c’est évidemment très beau, Yann Arthus Bertrand a le génie pour fabriquer des images magnifiques, aucun doute là-dessus. Il montre la beauté, il montre que l’être humain est capable de la transformer en laideur. Mais c’est trop beau, on s’écarte sans s’en rendre compte de la réalité. Et on voit surtout des paysages, de belles images, et très peu d’humains. Les humains sont pourtant aussi exploités et dévastés que la nature, par les mêmes (les semblables de Pinault), et pour les mêmes raisons. Mais pour cela, il vaut mieux aller voir chez Ken Loach que chez YAB…

Je ne m’étends pas sur le reste,  vous trouverez toutes sortes de critiques, majoritairement dithyrambiques, sur les sites « normaux ». Voir néanmoins chez l’excellent Zgur, qui insinue avec son impertinence coutumière que YAB se serait inspiré d’œuvres existantes…

Mais le principal reproche qu’on lui fait, à YAB, c’est d’avoir utilisé un hélico. Je dois dire que cette polémique, qui était déjà d’actualité avec Hulot, m’agace un peu. Comment faire un tel film sans hélico ? Les quelques tonnes de CO2 émises à cet effet sont peanuts dans un océan de pollution. En échange, des centaines de millions de personnes vont être sensibilisées au schéma de base de la décroissance : il faut consommer moins.

Hurler contre le CO2 de Home, c’est stérile et hors sujet. Mieux vaut garder son énergie pour hurler contre le CO2 émis par de riches inutiles en costard qui sillonnent le monde de New-York à Tokyo, de Londres à Singapour, pour y effectuer leur « travail » nuisible de financiers ou de marketeux, par ailleurs responsables de la crise financière. Ou alors par ces riches touristes (souvent les mêmes d’ailleurs) qui vont passer un week-end à New York ou une semaine en République Dominicaine, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Et surtout contre le CO2 émis pour faire tourner les usines du monde qui fabriquent de plus en plus de conneries.

YAB estime à environ 1500 tonnes les émissions de CO2 imputables à son film. C’est beaucoup. Mais c’est considérablement moins que les 1 million de tonnes prévues pour la future centrale à gaz de Poweo à Toul, qui renouvellera d’ailleurs cet exploit tous les ans dans l’indifférence totale !

Bien sûr il faut se battre pour dénoncer cette débilité de compensation. « Je pollue, mais c’est pas grave, je plante des arbres après ! » Je me souviens d’une de mes ex que son mari avait cognée, avant de lui offrir une montre Cartier pour se faire « pardonner ». C’est exactement aussi con et scandaleux !

La frontière entre l’environnementalisme bêlant et la véritable écologie politique est pourtant béante. A quoi bon dénoncer la destruction de l’environnement si c’est pour promouvoir le libéralisme, son dogme de la croissance économique et le consumérisme sanctifié par la pub, qui en sont les principales causes ? C’est pourtant le quotidien de la quasi totalité de nos politiciens, UMP en tête évidemment, mais aussi de « gauche ». Daniel Cohn-Bendit lui-même, le « héros » de l’élection européenne, qui prône la croissance verte est à mettre dans la même catégorie, celle que La Décroissance a baptisée « écotartuffes ».

Docteur Arthus et Mister Bertrand
Je vous invite à regarder cette vidéo qui illustre un discours de Sophie Divry, journaliste à La Décroissance, et théoricienne de l’écotartufferie.

YAB n’est-il pas assez malin pour se rendre compte qu’il est le jouet des multinationales ? Pour se demander ce qui les pousse à le financer ? N’est-il pas conscient que si jamais il en venait à se tourner vers elles pour leur demander des comptes, elles lui couperaient aussitôt le robinet financier et le robinet médiatique ?

C’est la limite de l’exercice. Mais j’avoue que sur ce coup-là, YAB m’a troué le cul : il a dit et répété à plusieurs reprises, que la seule solution était la décroissance. Certes, ce n’est pas un scoop pour nous, et c’est même la solution à laquelle n’importe quel gugusse arrive immanquablement dès lors qu’il réfléchit un peu au problème. Mais c’est à ma connaissance la première fois que ce mot a été prononcé dans un JT et imprimé dans Le Monde, journal du système.
L’article du Monde, il est là , avec ce passage savoureux :
« Bien qu’il s’en défende, Yann Arthus-Bertrand est devenu plus pessimiste : “Seule la décroissance sauvera la planète. » François-Henri Pinault corrige : « La nature humaine n’est pas disposée à renoncer à son bien-être. Il faut consommer autrement, pas consommer moins ». Leur seul point de désaccord concédé. Mais il est de taille.

François Henri Pinault est un comique. Fils de son père le milliardaire 3e fortune de France qui ne payait pas son ISF, il doit faire autant de fois le tour de la terre en avion chaque année qu’un citoyen moyen fait le tour de sa ville en bagnole. Mais attention, il a une voiture hybride (un gros 4x4 Toyota j’imagine) et une carte Vélib ! Écoutez la voix de la tartufferie.
Rebelote au JT de France 2 le jour de la diffusion, c’est jouissif :

Delahousse : « Quand vous parlez de décroissance, c’est aussi ça, parfois, aujourd’hui, prendre conscience qu’il faut accepter la décroissance, de moins consommer ? »

YAB : « Accepter qu’on peut vivre mieux avec moins. C’est pas une grosse décroissance, c’est d’avoir un petit peu moins
Aujourd’hui 40% de la nourriture qu’est fait (sic) en Europe est jetée entre le début et nos poubelles. C’est pas normal. On vit dans un monde de gâchis, on dépense trop.
 »

Delahousse : « Qu’en pense l’homme d’affaires ? »

Pinault : « Ben écoutez moi je me suis engagé dans ce film parce que je crois qu’effectivement si on ne fait rien on sera obligé de consommer moins. Et l’histoire a montré que l’homme n’est jamais capable d’aller en arrière. Moi je crois que ce film montre aussi qu’on peut consommer autrement et que c’est de la responsabilité aussi des entreprises de trouver et d’apporter des solutions pour consommer autrement et se fabriquer un nouvel avenir. »

Il y a eu un troisième épisode dans le débat qui a suivi le film (je n’ai pas de vidéo cette fois). Le « débat » ronronnait, notamment avec la belle écotartuffe hypra-sponsorisée Maud Fontenoy, dont je me demande vraiment quelle légitimité elle peut bien avoir à monopoliser les plateaux, payée par l’Oréal, pour y étaler d’inconséquentes mièvreries. Sa proximité avec l’UMP ? Elle venait y rappeler qu’on ne doit pas laisser couler l’eau en se brossant les dents (je jure que c’est vrai). YAB, qui n’avait apparemment pas entendu le début, est arrivé, et a embrayé en disant qu’il fallait arrêter de dire aux gens de ne pas laisser couler l’eau, que c’était n’importe quoi, que c’était plus grave que ça, et que seule la décroissance… etc etc…
Il aurait fallu lui faire un contrôle anti-dopage, il était déchaîné.

Les deux propositions sont limpides : YAB dit « il faut consommer moins », et Pinault dit « il faut consommer différemment ». C’est exactement la différence entre un décroissant et un écotartuffe. Avec YAB dans le rôle du décroissant. Qui l’eût cru ?

Deux jours après, Europe-Ecologie est le « vainqueur moral » de l’élection européenne en France (même si l’UMP est évidemment le vainqueur réel), et il est probable que le film Home y soit pour quelque chose. Il ne faut évidemment pas tirer de conclusion hâtive, et faire passer YAB pour le nouveau Dieu de la décroissance. Sa petite phrase « C’est pas une grosse décroissance, c’est d’avoir un petit peu moins » montre qu’on est encore loin du compte. Car c’est faux : c’est bien une « grosse décroissance », qu’il faudra.

Mais il n’est pas utile de continuer à lui tirer stérilement dessus. Le premier à avoir prononcé le mot « décroissance » dans un JT national, ce n’est pas Paul Ariès, ce n’est pas Vincent Cheynet, c’est bien YAB. Ils devraient discuter, ces gens-là : les deux premiers ont beaucoup à gagner du second, car son haut-parleur est considérablement plus puissant que le leur. Quand Ariès captive une salle de 700 personnes acquises d’avance, YAB s’adresse à des millions de « lambdas ».

J’ai déjà rapporté une anecdote de Jancovici, qui, à la question « qu’est-ce qu’un particulier peut faire à son niveau ? », s’était naguère fait censurer sur le même service public pour avoir répondu : « Moins utiliser sa voiture » !

Ça va tout de même dans le bon sens…

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