Marianne2 2012

Dieu peut-il sauver les banques ?

Mardi 16 Novembre 2010 à 11:01 | Lu 7079 fois I 32 commentaire(s)

Elodie Carcolse - Marianne

« Un banquier mondial parle de morale », voilà pour le thème de la soirée réunissant Stephen Green, patron de HSBC et prêtre anglican et Maurice Lévy, président du groupe Publicis, au collège des Bernardins. L'occasion est trop belle d'aller écouter deux barons de la finance mondialisée parler argent, morale et religion.


Ce soir là au Collège des Bernardins, il est question d'argent, de banque, d'argent dans les banques et de morale. Les dernières polémiques qui ont égratigné la sphère financière ont mis ce mot sur toutes les lèvres. Morale. Il faut moraliser la finance pour éviter à l'avenir de tels forfaits.
Pour en parler, le collège des Bernardins, célèbre think thank catho, recevait Stephen Green, président du Conseil d'administration d'HSBC et... prêtre anglican. Argent et morale donc. Pour débattre à ses côtés, Maurice Lévy, publicitaire et patron de Publicis, (et d'origine juive.) Pour les interroger, Nicolas Beytout, le redouté patron du pôle médias du groupe Arnault...
Un silence - religieux, justement - enveloppe la salle. Dans le grand auditorium, quelque 240 personnes, bon chic bon genre, la cuillère en argent coincée dans le portefeuille, écoutent, attentives, la parole du messie de la finance.

Dans un français correct, quoique trébuchant, Stephen Green prêche la bonne parole. Celle de son livre « Valeurs sûre, réflexion sur l'argent et la morale dans un monde incertain ». Pour peu on serait tenter de croire qu'il existe quelque part, le monde merveilleux des bisounours de la finance. Les mots d'ordre sont: « Ethique », « Responsabilité », « Valeurs ». Ici, pas question de la crise, de ses conséquences et donc de son remède mais de « philosophie ». Pas question d'exploitation mais « d'exploration ».
Quel est le but de notre société et de notre vie ? N'y a-t-il pas autre chose que l'argent, les profits, etc ? Ca plane pour eux ! Oyez braves gens, pour le patron d'une des plus grandes banques mondiales, l'argent ne fait pas le bonheur. Diantre! Si Kerviel et Madoff avaient su...
La moralisation de la finance est donc à la mode ces derniers temps. Même notre président s'y colle, avec plus ou moins de succès.
Lorsque Maurice Lévy prend la parole pour réagir aux propos de Stephen Green, on s'attend à un minimum de contradiction. Las, la confrontation n'aura pas lieu. Banquier et publicitaire se rejoignent. Maurice Lévy avoue même son admiration pour Stephen Green, qui « l'impressionne » et le « fascine ». Les deux hommes se connaissent déjà pour s'être croisé à plusieurs reprises à Davos ou lors « de diners plus intimes ». Forcément cela crée des liens. Au point que Maurice Lévy qualifie le patron d'HSBC de « philosophe et d'explorateur des âmes », ou de « banquier spirituel », lui étant, modestement, un « publicitaire qui s'habille comme un banquier pour l'imiter ». Bon. Et sinon ça va bien pour vous ?

Nicolas Beytout, le PDG du groupe Les Echos, qui anime la discussion en perdrait presque son latin. Tant de cohésion, de concordances, il a beau chercher dans le livre du banquier-prêtre quelques phrases susceptibles de titiller le publicitaire rien n'y fait. Maurice Lévy est, littéralement, envouté.
Pour autant on ne perd pas le Nord. On n'oublie pas, en tout cas, les copains. En fait de débat sur la spiritualité, on n'a plutôt l'impression d'une opération « sauvetage des banquiers » qui ne sont pas tous « mauvais ». L'exception n'est pas la règle. Les banques, les traders ne sont pas les seuls responsables de la crise mais bien la société dans son ensemble. La société a été pervertie par le mercantilisme, l'homme est matérialiste par nature, obsédé par l'appât du gain. Les banques et leurs petits soldats ne sont donc que le reflet de notre société. Nous sommes tous coupables. Alléluia !

Afin de nous laver de nos pêchés, nous devons repenser la société, quel est le but de notre vie? « La mondialisation est un phénomène ancien, intrinsèque à la nature humaine », il faut donc « réduire les ambiguïtés entre argent et morale », « moraliser les conduites » pour palier ce « manque de satisfaction spirituelle. » Pour Stephen Green « la religion a accompagné la mondialisation », certains pays comme les Etats-Unis sont beaucoup plus religieux que d'autres - comme la Chine et l'Europe depuis le Siècle des Lumières - du moins « superficiellement » mais cela ne change pas nécessairement leur rapport à l'argent.
Mais Maurice Lévy se demande si « l'effondrement d'un certain nombre d'institutions, de systèmes, de principes moraux » se sont pas à la base de certains excès dans notre société.

Chacun prêche pour sa paroisse. Lorsqu'on demande au « religieux » qui a le plus vocation à changer le monde entre un politique ou un banquier, c'est le banquier qui répond : « Je ne suis pas politicien (...) mais au niveau de l'influence, la banque est très importante, elle peut développer des pays, des PME, des entreprises, etc. » Ce qui lui permet d'affirmer qu' « éradiquer la pauvreté n'est pas une lubie. »
Quant au patron de Publicis, il enterre les gouvernements comme leviers les plus efficaces. « Aujourd'hui, à l'exception des pays émergents - ou « submergents » - les Etats sont désargentés, surendettés. Ils ne leur restent que la loi comme marge de manoeuvre, mais ils hésitent à l'employer car ils deviennent très vite impopulaire - comme Obama. On peut faire beaucoup plus à la tête d'une entreprise, à condition d'avoir des valeurs. Avec elles on peut aider les gens à acquérir connaissance et bien être. » Voeu pieux. Mais alors quelles valeurs? Celles de Publicis bien entendu. « Ethique, Intégrité et Honnêteté »

Bien qu'il soit question de morale, de spiritualité, la référence à la pratique religieuse des invités dans leur décisions de tous les jours, gêne quelque peu. C'est tout juste si le prêtre anglican avoue du bout des lèvres que « la prière est importante » après que Maurice Lévy, beaucoup plus décomplexé, estime être « un juif du kippour, pas un pratiquant régulier. » Lors de la « journée sacrée », il « s'introspecte beaucoup ».
Pour autant le prêtre anglican juge que ce n'est pas un hasard si HSBC a survécu à la crise, la banque étant focalisée sur l'humanitaire. Alors que les actionnaires faisaient pression pour vendre, la direction a privilégié la stratégie à long terme. Cette stratégie est « la conséquence des convictions des prédécesseurs et la mienne ». Le Dieu de la finance aurait-il choisi de sauver HSBC ?

Beaucoup plus surprenant de la part d'un publicitaire dont le métier consiste à créer un besoin et donner envie de posséder, d'acheter, Maurice Lévy affirme que la « tentation », le « désir » - de ce que l'on n'a pas ou de ce que l'autre a - est un pêché. Il n'est « pas sur que vouloir et avoir une vie matérialiste meilleure ne soit pas un pêché ». Stephen Green acquiesce dans la foulée. Pour le publicitaire « chacun doit être libre. Pourquoi posséder un IPhone quand un téléphone basique marche très bien? Un Ipad quand l'ordinateur portable rempli ses fonctions? etc. » Il concède cependant qu'il suscite parfois « un désir enfoui, qu'il réveille ». Si désirer est pêché et qu'il crée un besoin qui n'existe pas - définition même de la publicité -, pourquoi le réveiller alors ? « S'il n'existait pas, il ne trouverait pas preneur », rétorque t-il avec un sourire satisfait. Pour le coup c'est se faire l'avocat du diable. Le désir de quelque chose que l'on ne connait pas peut-il être présent avant que la publicité ne le suggère? C'est un autre débat.

Le publicitaire rêve d'un monde plus juste et s'il devait qualifier l'entreprise de demain, il choisirait un mot: « Responsabilité ». « Les employés ne sont pas une marchandise, les clients doivent se voir proposer le prix juste et il faut travailler avec les partenaires dans le respect et la responsabilité. » Quel monde merveilleux ! La messe est dite.








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