Connectez-vous S'inscrire
Marianne2

Décryptage: comment l'agression de Berlusconi est devenue un complot

Sylvain Lapoix - Marianne | Mercredi 23 Décembre 2009 à 15:10 | Lu 16802 fois

Depuis quelques jours, la thèse selon laquelle l'agression de Silvio Berlusconi serait un complot ourdi par le Cavaliere lui-même pour remonter dans les sondages se répand en Italie. Sous les schémas conspirationistes classiques apparait en filigrane la défiance à l'égard du Président du Conseil et des médias sous son emprise.



Pas de hasard, pas de malveillance, pas de folie... une ballet bien organisé. Selon une vidéo de 4 minutes 34 postée sur Youtube, l'agression de Silvio Berlusconi n'est pas le fait de Massimo Tartaglia, patient régulier des institutions psychiatriques italiennes, mais bel et bien du Cavaliere lui-même. Image par image, à la manière du documentaire Loose change, référence des partisans de la thèse conspirationiste sur les attentats du 11 septembre 2001, cette séquence sème le doute en Italie, ralliant même intellectuels, politiques ou encore journalistes, comme Giorgio Bocca, célèbre pour ses enquêtes sur la Mafia, qui n'hésite pas à déceler dans l'agression du président du Conseil «de fortes analogies avec l'incendie du Reichstag.» Une mécanique bien huilée et connue de tous, celle de la théorie du complot.

1. Un fait irréfutable et connu de tous

Le 11 septembre 2001, deux tours du World Trade Center se sont effondrées devant les caméras, le 22 novembre 1963, des centaines de personnes ont vu John Fitzgerald Kennedy recevoir une balle en pleine tête... Le point de départ des grandes conspirations est souvent un événement public. Retournant le principe du «on nous cache tout, on nous dit rien», la logique conspirationiste veut donc que, si un fait notable est montré de manière trop visible, il l'est forcément à des fins manipulatoires : à 46" secondes, la vidéo sur l'agression de Berlusconi pose la question «pourquoi ne s'en va-t-il pas immédiatement mais préfère s'exposer au danger ?» Aucune réponse n'est donnée : il s'agit de transformer le doute en certitude.

2. Les «détails troublants»

«Le reste de "l'histoire" tout le monde la connaît», conclut la vidéo après avoir démonté les images diffusées par toutes les télévisions. Pendant plus de trois minutes, la séquence est reprise, ponctuée de questions ou d'arrêts sur images pointant des incohérences supposées : quand Berlusconi se masque le visage d'un mouchoir, «pas une trace de sang ?» ; il rentre dans sa voiture où les gardes du corps s'affairent autour de lui et l'image est «totalement obstruée»... Là encore, la vidéo n'avance aucune explication, laissant chacun construire sa théorie, dans le doute.

Si le président du Conseil est invisible à l'intérieur de sa voiture, ce ne serait pas parce que ses agents de sécurité s'enquièrent de son état mais parce qu'il ne faut pas voir que cet étrange instrument que l'un d'eux tient dans la main sert à appliquer du faux sang («qu'est-ce que c'est que ça ?» interroge le commentaire à 55 secondes)... Quant à la présence d'une statuette du Duomo de Milan, elle interroge également. Quel est le symbole du Duomo ? Aucune hypothèse n'est avancée mais cela n'a aucune importance : tout «détail troublant» prouve que la «thèse officielle» est lacunaire, donc considérée comme mensongère. La logique conspirationiste se rallie à l'idée d'un monde totalement cohérent, sans hasard, ni erreur.

3. Le silence des médias : confirmation de leur complicité... et de la validité de la thèse !

L'image étant au centre du processus, la culpabilité des médias est centrale : ainsi, si les thèses complotistes ne sont pas relayées par la presse, ce n'est pas parce qu'elles sont hasardeuse, mais bien parce que leur éclatante vérité gêne des médias qui sont, bien entendu, partie prenante de la conspiration! Un argument classique concernant le 11 septembre, que l'on retrouve ici, accompagné d'une mise en cause directe de la chaîne de télé qui a filmé la scène.

Au moment où Silvio Berlusconi est agressé, le caméraman avait détourné son objectif, comme le souligne le commentaire. «Nouveau changement d'angle», note-t-il quand le président du Conseil rentre dans la voiture (à 2 minutes 20)... Il y aurait mise en scène : la vidéo de l'incident est décryptée dans son montage, accusant les médias. Il faut dire que les images en question sont celles de Rai info...

4. Une victime qui prête le flanc aux soupçons

Or la rai info est une chaîne publique à la tête de laquelle Sivlio Berlusconi a placé ses proches ! Le président du Conseil aurait utilisé ses connections dans les milieux d'affaire et sa main mise sur les médias pour organiser sa fausse agression, passer pour une victime et regagner les faveurs du public : le 20 décembre, un sondage du Corriere della Serre enregistrait 55,9% d'opinions positives contre 48,6% avant l'incident. Tiré par les cheveux, certes, mais venant d'un individu perçu comme un homme d'argent à l'ambition démesurée et aux méthodes mafieuses, qu'attendre d'autre ? C'est la même logique qu'avec l'attentat de l'Observatoire qui visa François Mitterrand en 1959 : faisant l'éloge de l'ancien ministre rescapée d'une voiture mitraillée à bout portant, les médias ne servaient-ils pas la cause du futur candidat socialiste aux visées présidentielles ?

5. ... au final : une atmosphère de tension qui vire à la paranoïa

Au delà de la réalité de cette manipulation, l'émergence de la théorie du complot est probablement plus révélatrice d'une atmosphère politique que d'une réelle conspiration. Quelques semaines après le No Berlusconi Day et son cortège de 500000 contestataires, l'émergence de soupçon de manipulation à grande échelle par il Cavaliere émane des mêmes réseaux : Giorgio Bocca avait appelé à la manifestation, le quotidien La Repubblica, poursuivi en justice par Berlusconi pour s'être trop intéressé à ses frasques personnelles, est désormais accusé par son parti (le Parti de la liberté) de troubler l'ordre en s'ajoutant aux sceptiques...

Après avoir manifesté sans résultat probant pour la liberté de la presse en octobre et pour le départ du président du Conseil en décembre, les opposants à Berlusconi se retrouvent désormais bras ballants face à un homme qui, malgré le retour sur le devant de la scène de ses casseroles judiciaires suite à la levée de son immunité, continue d'occuper insolemment le premier plan politique sans qu'aucun parti ne se mette en travers de sa route ou s'impose dans la critique. Assez pour saluer un acte de violence à l'égard du Cavaliere en personne ? Sur Facebook, ils sont plus de 10000 à avoir rejoint un groupe à la gloire de Massimo Tartaglia, tandis que l'eurodéputé et philosophe Gianni Vattimo n'a pas hésité à déclarer qu'il suspectait l'agresseur d'avoir été «mandaté spécialement par la Mafia.»




Dans la même rubrique :
< >

Lundi 13 Février 2012 - 00:02 La Grèce se révolte contre la Troïka, le Parlement se couche

Dimanche 12 Février 2012 - 18:55 Whitney Houston : mort d'une diva sans plus de bodyguard



Le Mag

A partir de 5,99 € abonnez-vous à Marianne Numérique

S'abonner


La newsletter Marianne La page fan Facebook Marianne Marianne sur Twitter Marianne sur votre Mobile