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De quoi Foenkinos est-il le nom ?

Samedi 24 Septembre 2011 à 16:01 | Lu 4789 fois I 0 commentaire(s)

Marin de Viry - Marianne

Il est l'indéboulonnable numéro un des ventes sur Amazon avec un livre paru en 2009, «la Délicatesse». On annonce son nouveau roman, «les Souvenirs», comme le prochain Goncourt. Bernard Pivot est totalement conquis. Mais qui est donc David Foenkinos, 36 ans ? Un écrivain «de charme», comme on le dit des chanteurs, ou une vraie révélation littéraire ? Le public adore, nos critiques sont perplexes.


Quatre ingrédients dans les Souvenirs, nouveau roman de David Foenkinos : d'abord, une histoire d'amour avec une jeune femme simple (marqueur de la simplicité : une queue-de-cheval), moderne (marqueurs : une sexualité créative, une syntaxe peu soutenue), lumineuse (marqueur : elle aime les enfants), fonctionnaire (marqueur : de longues vacances). Ingrédient suivant : comme une case manquante à la génération qui précède celle du narrateur. Ses parents n'ont rien d'autre à lui transmettre que la dépression (du père, après sa retraite, puis de la mère) et le n'importe quoi dans la conduite de son existence (la mère, remise de sa dépression, part avec un amant de l'âge de son fils, et le père est aimanté par TF1 toute la journée). Le récit profite de cette opportunité pour disserter sur le charme du n'importe quoi dans les familles (on fait ce qu'on veut, c'est agréablement plastique) et sur ses limites (en faisant ce qu'on veut, on coule). Ingrédient trois : un mollusque aimable, le narrateur lui-même qui caresse le fantasme, voire cultive la velléité, voire, les jours de grande forme, envisage mollement de devenir écrivain. Ce personnage est parfois tenté de prendre un ascenseur social qui lui permettrait de passer d'un emploi de veilleur de nuit à celui de gérant d'un hôtel parisien. Et enfin apparaît l'ingrédient noble, dans le rôle du "sens et de la vie" : une grand-mère. Mais une grand-mère de compétition, profilée pour percer le mystère de l'existence, un paradigme en béton armé de grand-mère : tendre, parcheminée, espiègle, digne, donnant à penser, découvrant par échappées à sa parentèle le royaume du souvenir et des origines, pudique mais insoumise. Le tout monté sur un trauma fondateur à faire pleurer : elle fut obligée d'arrêter ses études brutalement, pour suivre dans une vie de plein vent ses parents acculés à la vente de leur fonds de commerce par la crise des années 30.

Ces quatre ingrédients - la jeune femme toute simple, les parents dépressifs, le narrateur avachi, la grand-mère courage - se trouveront liés les uns aux autres comme les riches garnitures d'une pizza royale par le fromage fondu. Un fromage fondu à base de dégénérescence sénile, de divorces, d'amours à peu de fond, de naissance du petit, de maisons de retraite dont la grand-mère s'échappe pour un voyage terminal et inaugural, final et premier, mortel et plein de vie.

On voit l'idée générale : lisez, riez, pleurez.

De quoi Foenkinos est-il le nom ?
Jusque-là, tout va bien. On s'achemine tranquillement vers le compte rendu d'un sympathique mélo familial un peu schématique mais correctement manufacturé, que votre serviteur, qui a une préférence marquée pour la valorisation du travail d'autrui, pourrait vous servir agréablement. Mais si vous percevez un léger agacement en lisant les lignes qui précèdent, c'est que, hélas, ces Souvenirs appellent un commentaire moins serein, car, premièrement, ils font la démonstration qu'on gâche son talent en le montrant, et, deuxièmement, ce roman ne se départ pas d'une sorte de médiocrité appuyée et pleine d'elle-même. Traité philosophique, ce récit s'intitulerait Eloge décomplexé de la clôture herméneutique de la petite bourgeoisie sympa. Et San-Antonio l'aurait appelé plus brutalement Le branleur pleurniche, résumé rapide mais exact de l'attitude générale du narrateur et du rapport qu'il entretient avec le monde.

La bêtise des hommes...

Justifions. Point un : comment gâcher son talent en le montrant ? C'est qu'il existe une immense différence entre faire fructifier son talent littéraire et le faire visiter. Dans le premier cas, on développe le don reçu et, ce faisant, on devient son humble interprète. Dans le second, on met une casquette de guide et on fait découvrir au lecteur les attractions de son petit don, transformé en parc à thème. L'impression de lecture de ces Souvenirs est qu'un accompagnateur jovial joue les terzo incommodo entre le lecteur et le récit, en criant à la cantonade un «attention, littérature !» qui se décline au fil du texte : «Attention, un aphorisme ! Attention, là, un paradoxe ! Attention, ne ratez pas la séquence émotion ! Attention, derrière la figure de style, à votre droite, un oxymore en granit rose ! En regardant fixement ce trope faussement banal, vous le trouverez vraiment profond ! Ici, une métaphore filée inventée un jour de cuite ! Là, un morceau de bravoure qui témoigne de mon indignation face aux désordres du monde et à l'existence d'imbéciles !», etc.

Dans ce ballet incessant de procédés annoncés à grands coups de corne de brume, deux techniques ont un rôle primordial : l'aphorisme qui fait «tût-tût» en fonçant dans le mur, et l'assertion d'auteur. Aphorisme-type : «La bêtise des hommes se reposait, et j'étais aux premières loges de cette pause» (page 20). Je n'extrais pas le pire par l'effet de ma malignité, car il y a pire. Je ne fais que prendre le premier d'une série de 130 du même tonneau, car on compte un aphorisme toutes les deux pages dans un roman de 265 pages. Je me vois mal installé dans une loge contemplant une pause de la bêtise des hommes. Je n'arrive pas à faire fonctionner cette étrangeté. Et «Les muses de moi, comme estranges, s'enfuient» (Du Bellay)... au dixième aphorisme. Angelo Rinaldi aurait éructé au premier, mais j'appartiens à une génération de critiques démagogues, qui veulent absolument laisser leur chance aux aphorismes en peau de toutou, jusqu'à ce que ce ne soit plus possible. Dans ce roman, ce n'est plus possible très vite : «Elles sont les tyrans de leur apparence, et nous des esclaves de la constatation», écrit Foenkinos un peu plus loin à propos des femmes qui demandent toujours aux hommes qu'ils remarquent telle ou telle modification infime de leur apparence. Des «esclaves de la constatation»... Des abonnés à la consternation, plutôt. Et à la longue, la lecture devient un jeu : on traque l'aphorisme suivant en riant sous cape, on joue à se moquer du narrateur, et la situation devient littérairement indigne. Quant aux assertions d'auteur, permanentes, elles oscillent dans leur intention entre une pseudo-mise en abîme du récit - je vous raconte que je raconte ce que je raconte - et la touchante simplicité de l'enfant qui commente d'une voix chaste et naïve ce qui lui arrive, en espérant qu'on le trouvera mignon et qu'il en tirera les avantages afférents. Toutes tentatives de séduction puériles, donc très agaçantes. Pour tout dire, il faudrait que l'auteur apprenne à reculer de quelques kilomètres, cesse de nous hurler que tout y est, pendant que nous pensons que rien ne se passe.

Un charme attrape-tout

Point deux : l'impression d'une médiocrité appuyée et pleine d'elle-même. La peinture de la médiocrité n'a aucune raison littéraire d'être médiocre. Ici, piège classique, le regard est contaminé par la médiocrité de son objet, c'est-à-dire des histoires de divorce et de dépression d'une famille pathétiquement moyenne. L'auteur a plus de talent que ses personnages mais pas plus de caractère. Il est attiré, il entre en sympathie avec eux, voire en complicité active, terrible défaut qui ne peut être sauvé que par un grand style, qui sauve tout. Mais le style de Foenkinos n'a pas cette puissance, et nous assistons, pantois, au spectacle légèrement obscène de cette connivence entre l'auteur, le narrateur et son récit. Et tout ça se ferme, joue pour soi.

Dommage, car une vraie maîtrise des procédés narratifs fait malgré tout tourner les pages, pour autant que je puisse me mettre à la place d'un «lecteur bénévole», qui ne serait pas obligé de terminer le livre. Au total, nous avons quelque chose comme l'impression étrange que Julio Iglesias a écrit un roman chez Gallimard. C'est un homme qui connaît son métier, Foenkinos, qui sait pincer les joues de ses lectrices sur l'air de «mais toi non plus tu n'as pas changé». Un charme à râteaux larges, doublé d'un commentaire incessant sur sa propre production. Pas un centimètre cube d'air n'est laissé à l'intelligence du lecteur, qui se trouve là comme dans une dictature molle de la visite littéraire guidée ; expérience assez impatientante, pour le dire net.

"Les Souvenirs", de David Foenkinos, Gallimard, 227 p., 18,50 €.







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