Marianne2 2012

De l’amour des petits au combat contre les grands

Jeudi 21 Avril 2011 à 18:01 | Lu 3354 fois I 2 commentaire(s)

Jack Dion
Directeur adjoint de la rédaction de Marianne et grand amateur de théâtre En savoir plus sur cet auteur

Ce sont des personnages méconnus des planches que met à l'honneur Jack Dion. Le premier n'est certes pas un illustre inconnu, puisqu'il s'agit de Victor Hugo, mais on le découvre ici dans son intimité de grand-père, fort bien mise en scène par Vincent Colin. Les autres protagonistes ignorés du théâtre, des ouvriers licenciés à la poursuite de leur rêve, sont au centre de l'intrigue des « Epouvantails » de Laurent Leclerc.


De l’amour des petits au combat contre les grands
On sait combien Victor Hugo a su prendre la défense des petits contre les grands. Mais on oublie parfois combien il pouvait se sentir lui-même très petit par rapport aux mômes, en l’occurrence Jeanne et Georges, ses petits-enfants.
 
Celui que ces derniers appelaient « Papapa » était le grand-père gâteau par excellence, toujours prêt à céder à leurs moindres caprices, lui qui voyait en eux la parole libérée de toute aliénation, lui qui n’était qu’amour. Pour eux, durant l’exil de Guernesey, il racontait des histoires, animait des soirées, s’exerçait au dessin (son autre passion). Pour eux, il était conteur, amuseur, joueur. Pour eux, il aurait tout fait. Il a même dû remplacer leur père après la mort prématurée de son fils Charles. Comme l’avouait ingénument l’auteur de La légende des siècles : « Que voulez-vous ? L’enfant me tient en sa puissance ». 
 
L’art d’être grand père, oublié en 1877, est l’ultime œuvre poétique de Victor Hugo.  Vincent Colin s’en est emparé pour signer un spectacle enrichi du portrait de l’illustre grand-père par George, l’aîné des petits-fils. Albert Delpy campe un père Hugo plus vrai que nature, passant du jeu avec les enfants à des tirades sur l’exigence de justice. La jeune Héloïse Godet lui donne la réplique enfantine avec charme et malice. La mise en scène, fort  imaginative, donne beaucoup de grâce à un spectacle permettant de redécouvrir une face méconnue de Victor le grand.
 
Avec « Les épouvantails », il s’agit d’une autre sorte de petits, en l’occurrence ceux de la France d’en bas, comme on dit, les gens de peu, les ouvriers, les salariés, ceux qui n’ont que leurs mains, leur esprit et leur grand cœur, ceux qui n’ont jamais droit à la parole et que l’on ne voit presque jamais sur scène.
 
Deux personnages sont en scène, Lucien et Jeanne, anciens d’une usine qui a fermé ses portes pour raisons habituellement invoquées (compétitivité, restructuration, mondialisation et tout le tralala idéologique habituel). Ensemble, ils vont échafauder un plan pour se venger en vidant le coffre fort de leur ex patron afin d’exaucer leur rêve : ouvrir une sandwicherie.
 
Le risque, dans ce genre d’entreprise, c’est de tomber dans le didactique, le lourd, le moralisme, et le manichéisme. Laurent Leclerc n’y échappe pas tout à fait. Certes, il a su bâtir une histoire mêlant réalisme et féérie. Mais l’intrigue reste pauvrette. Elle est (un peu) sauvée par la fracture personnelle de Jeanne, que l’on ne racontera pas ici pour ne pas tout révéler, et qui apparaît via un recours original aux marionnettes.
 
On saluera l’effort de mettre en scène le monde du travail, ses souffrances, ses drames, qui laissent indifférents tant d’auteurs. Dommage que l’œuvre manque de souffle, de dynamisme, et de complexité.
           
•    « L’art d’être grand père » d’après Victor et Georges Hugo, mise en scène Vincent Colin. Théâtre du Lucernaire 75006 Paris ( 01 42 22 26 50) jusqu’au 8 mai.
•    « Les épouvantails », texte & mise en scène Laurent Leclerc, Les Déchargeurs, 75001 Paris ( 01 42 36 70 56), jusqu’au 21 mai.








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