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De Mein Kampf à Mein Manga

Jessica Thomas - Marianne | Vendredi 18 Septembre 2009 à 11:01 | Lu 9249 fois

Mein Kampf édité en manga, au Japon. Et 45.000 exemplaires vendus. Ce petit succès d'édition laisse perplexe, les sourcils froncés, le corps tout dérangé, remué. On ne peut pas prononcer ce titre sans un léger frisson, désagréable. Mein Kampf n'est pas un livre comme les autres. Mein Kampf n'est pas un livre.



Quel est le point commun entre Marx, Stendhal, Tolstoï et... Hitler ? Leurs livres ont été édité en manga. La maison d'édition japonaise East presse n'a pas froid aux yeux. Sa collection Manga de Dokuha, soit l'« initiation par le manga » ou « tout lire en manga », compte une quarantaine de titres, qui se vendent tous en moyenne à 35 000 exemplaires. Mein Kampf, sorti l'année dernière, se vend lui à 45 000 exemplaires. C'est peu, comparé à d'autres mangas populaires, qui frôlent le million et dépassent souvent les 150 000 exemplaires. Mais, c'est un joli succès tout de même.


De Mein Kampf à Mein Manga

Ça fait drôle, hein...

Mais pourquoi parle-t-on ainsi à mots feutrés, recroquevillant la langue derrière les dents, les yeux baissés, à coeur défendant, de la publication de ce manga ? Et pas, par exemple, du Capital ?

Mein Kampf n'est pas seulement un livre.

L'édition de Mein Kampf est très encadrée, surtout en Europe. C'est le Land de Bavière qui détient les droits sur le livre, d'une main de fer : aucun réédition n'est autorisée, les exemplaires en vente datent donc d'avant la mort d'Hitler. Certains pays comme les Pays-Bas, l'Autriche ou le Mexique, interdisent carrément la vente du livre. Le Land de Bavière a d'ailleurs rejeté la version manga du livre d'Hitler : « ce n'est pas le bon média pour transmettre cette histoire ».


Mein Kampf fait peur. Cette réglementation est fondée sur l'idée que l'on devrait nous protéger, protéger la faiblesse des hommes de son pouvoir, de la tentation du Mal. Mein Kampf, de Hitler. De l'écrire, le clavier tremble, tressaille. En a-t-il seulement le droit ? Mein Kampf, de Hitler. Le Mal en mots. Ce livre porte toutes les terreurs, la part d'atroce monstruosité de l'humanité, la peur que ça recommence, la conscience que ça pourrait recommencer. Ouvrir ce livre, ces mots, ce nom, pourrait rouvrir une plaie. Comme si c'était du sang, qui jonchait ce titre. Ce titre qu'on ne traduit pas. Ouvrir ce livre, ce serait ouvrir la boîte de Pandore. 


Mais cette attitude d'extrême précaution, d'extrême régulation autour du livre d'Hitler est en réalité très européenne. Les Etats-unis ont racheté les droits de Mein Kampf à la fin de la guerre. Aujourd'hui, c'est le principe de la liberté d'expression, qui prime. Dans la philosophie anglo-saxonne, interdire ne protège pas, au contraire. C'est en informant, le plus librement possible, que l'on développe la connaissance, et qu'on empêche ainsi la répétition de l'Histoire.


En Asie, c'est encore différent. Le Japon est pourtant, avec l'Allemagne, un des grands vaincus de la guerre. Mais là où les Allemands ont développé une réglementation très stricte concernant les symboles nazis, les Japonais, eux, ont édité Mein Kampf en manga. Dans une visée pédagogique.


De Mein Kampf à Mein Manga

Les Asiatiques ne vivent pas de la même manière que les Européens le souvenir, la mémoire de cette guerre. Ce manga n'en est qu'un exemple. Un journaliste au Japon raconte que l'imagerie nazie fait même l'objet d'une mode, le Nazi chic. Dans des fêtes déguisées, il arrive que des jeunes viennent en uniforme SS. Certaines sections des librairies portent le drapeau nazi, des trousses d'écoliers sont décorées avec des croix gammées. Le travail de mémoire n'a pas porté sur les mêmes faits. Peut-être qu'Hitler n'est qu'un nom, pour eux, dans un livre d'Histoire. Cette publication témoigne en tous cas du fossé culturel qui sépare l'Allemagne et le Japon.


C'est aussi l'occasion de prendre de la distance. D'interroger l'attitude très stricte de l'Europe sur Mein Kampf. Appréhende-t-on ce livre de la même manière aujourd'hui qu'il y a quarante ans ? Plus de deux générations nous séparent de la fin de la guerre. Les nazis hantent-ils encore les cauchemars des enfants, aujourd'hui ? Si l'on excepte le cas de Mein Kampf, le monde culturel s'est emparé de la seconde guerre mondiale, et s'attaque même de plus en plus facilement à la figure d'Hitler. La Chute, de Oliver Hirschbiegel, en 2004, Le Bunker, un dessin animé sur Hitler de Walter Moers, en 2007, qui avait circulé sur les téléphones portables et fait polémique, au Japon, un manga, Adolf, de Osamu Tezuka, abordait déjà en 1985 la vie de trois Adolf, dont Hitler, et plus récemment, Inglorious basterds, de Tarantino... On commence donc à pouvoir prononcer « le nom ». Et l'Allemagne a lancé, en août, une discussion sur « le livre ». Une réédition de Mein Kampf, en Europe, voire en Allemagne ? Peut-être, un jour. Pour l'instant, le Land de Bavière a refusé. Mais il devra de toute façon se lancer dans le débat bientôt. Les droits d'auteur expirent le 31 décembre 2015.




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