Dans l'intimité du bourreau
Dimanche 2 Octobre 2011 à 16:01 | Lu 5162 fois I 0 commentaire(s)
Directrice adjointe de la rédaction de Marianne, responsable du service culture et idées En savoir plus sur cet auteur
Dix ans après le succès mondial du «Portail», récit de son incarcération chez les Khmers rouges, François Bizot revient sur cette terrible expérience dans un livre exceptionnel. Avec «Le Silence du bourreau», l'auteur va encore plus loin dans la transgression du regard convenu porté sur les monstres historiques.
«C'est étrange, de se retrouver ainsi dans une pièce tous les deux, sans même se connaître», glisse François Bizot en vous scrutant avec une extrême attention. Comme si les lieux clos le ramenaient encore à des sensations étouffantes. L'auteur du Portail vient de rentrer définitivement en France. L'Asie du Sud-Est, il n'y vivra plus. Le procès de Douch, le tortionnaire responsable de la mort de 40 000 personnes qui épargna étrangement sa vie, l'a déçu et pourtant apaisé. Plus rien ne le retient désormais au Cambodge, où sa vie bascula un jour d'octobre 1971, quand il fut arrêté, à 30 ans, par des miliciens khmers alors qu'il effectuait des recherches sur le bouddhisme, qu'il fut soupçonné d'être un agent de la CIA, condamné à mort et conduit dans un sinistre centre de détention.Une dernière fois, Bizot a éprouvé le besoin de revenir sur ses trois mois de captivité chez les révolutionnaires cambodgiens, «dans un monde d'une réalité extrême, écrit-il, dans un autre cercle du droit, à un autre niveau de l'humanité». Pendant la longue tournée internationale de promotion du Portail, beaucoup de souvenirs lui sont revenus et se sont remis en perspective, surtout. D'autres terribles hypothèses lui sont venues aussi sur l'humanité persistante chez le tortionnaire. Une vérité contraire à la morale publique, depuis le nazi Rudolf Hoess jusqu'au Khmer rouge Douch. L'écrivain Antoine Audouard, ami proche de Bizot, lui a alors conseillé d'écrire une suite à son livre.
Il revient donc aujourd'hui avec Le Silence du bourreau. Mieux qu'un témoignage historique capital, une phénoménologie de la conscience captive. Incroyablement précise et prenante. Une tentative profondément littéraire de déchirer tous les voiles qui nous aident à mettre à distance les grands assassins, a fortiori les exterminateurs historiques, caricaturés en pervers radicalement étrangers, inaccessibles aux émotions ordinaires.Rares sont les livres qu'on sent à ce point poussés par un enjeu vital, par un désir si grand de serrer au plus près la réalité des situations, jusque dans leurs plus infimes ambiguïtés. Dans la jungle khmère, attaché à un piquet ou pendant les interrogatoires, paradoxalement devenus indispensables à sa survie mentale, Bizot a expérimenté les zones les plus dangereuses de l'existence. Sa morale, c'est d'en être revenu pour délivrer quelques vérités inavouables. «On ne peut jamais aller aussi loin que lorsqu'on ne sait plus où l'on va.» Cette citation de Christophe Colomb, rapportée dans le récit, exprime parfaitement l'impression de vertige qui saisit le lecteur dès les premières pages du Silence du bourreau. Ce fut constamment celle de l'auteur lorsqu'il se remit à écrire, ces dernières années. Ce fut sans doute aussi celle de Douch quand, après le premier sang versé, il se résigna à son triste destin de prédateur, que nul ne pourrait plus jamais pardonner.
Le Silence du bourreau, de François Bizot, Flammarion, 248 p., 18 €. En librairies le 21 septembre.
Le Silence du bourreau, de François Bizot, Flammarion, 248 p., 18 €. En librairies le 21 septembre.
Douch Lecteur du «Portail»
Le verdict du procès de Douch, prononcé en 2010 par les Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens, n'est pas même donné dans le livre. «A quoi bon ?» feint de s'interroger François Bizot. Trente-cinq ans de prison donc, pour le tortionnaire de Phnom Penh entre-temps converti au christianisme. Un document incroyable figure en revanche en annexe du Silence du bourreau : les annotations de Douch sur le Portail, six feuillets recto verso, que celui-ci fera passer à son ancien prisonnier dans le courant de l'année 2008. On y lit nombre de commentaires sur la stratégie du PC khmer, des renseignements inédits sur les manoeuvres de Pol Pot à l'égard de la France, une étonnante allusion à la Mort du loup, d'Alfred de Vigny. Beaucoup de choses sur sa hiérarchie, honnie, peu de choses sur sa relation intense à Bizot, l'Occidental qu'on lui reprochera d'avoir épargné. Comme si la lecture du Portail, plutôt que de le sensibiliser aux souffrances infligées, avait rendu le bourreau à ses propres terreurs.
Extraits
Confessions d'un tortionnaire
«La veille de mon élargissement, n'étant plus tout à fait contraint de se taire devant moi, Douch s'était mis à parler avec moins de prudence, comme on découvre finalement sa pensée à quelqu'un qu'on ne reverra plus, sur une question parfois qui nous importe si fort qu'on ne s'en est justement jamais ouvert à quiconque. Bref, le jeune chef responsable, avec qui je parlais tous les jours, que je voyais depuis des mois, dont ma vie dépendait, que j'essayais de deviner en le scrutant longuement, s'était livré sur la nécessité de frapper les prisonniers lui-même. Torturer, pour lui cela faisait partie d'un ensemble. Ce n'était rien d'autre que mettre l'ardeur de son engagement en pratique, moyennant l'adéquation de l'acte avec la grandeur de l'intention révolutionnaire. La victoire contre l'impérialisme était à ce prix. Il m'a fait comprendre cela en peu de mots, sans chercher midi à quatorze heures, sans nier, selon ses propres paroles, l'horreur d'une besogne qu'il ne pouvait accomplir qu'en se mettant "hors d'haleine", au sens propre. Trente-huit ans plus tard, appelé par les juges à éclaircir ce qu'il m'avait dit des sévices exercés sur les prisonniers, Douch s'est souvenu qu'à sa première tentative de frapper il avait dû s'arrêter, pris de vomissements, trop éprouvé par son effort personnel dans l'action. J'avais rapporté l'épisode par écrit sans aucune intention morale : ce 24 décembre 1971, j'étais à M.13 [prison des maquis khmers rouges] et telle chose advint, à la tombée du jour, qui m'avait glacé le sang. Sur ce chemin-là, le jeune chef était devenu mon aîné, et j'avoue que j'ai eu besoin de beaucoup d'exercice pour m'accoutumer à le voir par ce biais. L'idée qu'il pouvait être un tueur lui aussi m'avait effleuré à plusieurs reprises, mais cela me semblait aussitôt dénué de tout bon sens. Chaque fois qu'il aurait pu se laisser surprendre ou se découvrir devant moi, ce que j'en devinais me persuadait du contraire. Les responsabilités qu'il avait acceptées, en tant que maillon essentiel de la chaîne qui reliait chaque prisonnier à l'Angkar [le PC khmer], paraissaient l'avoir entraîné à ne mettre au service de la révolution que son intelligence, que son habileté dans l'art de résumer et de rédiger des rapports. La violence sur les prisonniers n'était pas son domaine. Mais près du feu qui crépitait devant nous ce soir-là, tandis que m'envahissait l'approche d'une libération à laquelle je m'efforçais de croire, les mots sortis de sa bouche, comme on lâche à quelqu'un la clef d'une énigme, ont dirigé mes yeux vers des aperçus complètement nouveaux. Je me souviens de leur fragilité lorsque sa voix s'altéra pour me faire écouter en même temps son cri et celui de ses victimes. L'homme avait en vue de me restituer la douleur de ses proies afin que je mesure mieux la sienne. Tout mon dégoût s'est porté sur son sacrifice, comme quelque chose de déjà ressenti. Entre le feu des braises et des flammes qui brûlait sous nos yeux, la chaleur a supprimé toute espèce de démarcation et nous a rapprochés. En cette veillée de Noël, le ciel tout entier s'est effondré sur ma tête. Je me suis vu octroyer une panoplie de bourreau qui m'allait comme un gant... Je m'en savais capable, mais la conscience de mes crimes demeurait sous-jacente, ce n'était plus moi, je ne voyais qu'une image, un reflet.Pourtant, n'avais-je pas déjà décidé de m'évader et de tuer à coups de pierre - fût-il un enfant - le premier qui se mettrait sur mon chemin ? Ces quelques secondes firent voler en éclats l'espace qui me séparait du fond de moi-même, en un brusque dénouement où j'ai compris que l'humanité n'était une exclusivité pour personne. Un autre homme était toujours mon semblable, jusque dans l'abîme.»
Au-delà du syndrome de Stockholm
«L'homme en péril de mort, quand les conditions le permettent, prend le parti de sympathiser avec ceux qui le menacent. J'avais déjà fait des expériences de ce genre comme tout le monde, à l'école ou avec quelques-uns de mes amis, mais ici, dans ce camp d'extermination, cette position équivoque du garde et du condamné, que la victimologie a popularisée plus tard sous le nom de syndrome de Stockholm, m'a fait éprouver en moi-même l'impression d'une chute. Le phénomène relève du réflexe qui incite toute victime à s'attacher au destin de son propre bourreau, parfois même à le défendre, jusqu'à refuser ensuite de comparaître contre lui. Avec Douch, je crois que je suis allé encore plus loin : écarté de tout et surpris dans ma nudité la plus pauvre, la crainte m'a forcé à me rendre non pas bêtement «sympathique» avec lui - cela n'aurait pas eu d'effet -, mais à improviser de multiples scénarios d'approche, afin d'éprouver à fond et le plus sincèrement possible toutes ses réactions, de captiver son attention et de le sensibiliser à mon sort. Le «séduire» intuitivement, à ma manière, faire en sorte d'être crédible, et que se développe entre nous un sentiment réel d'identification. Je jouais là ma vie, sans prendre le risque de tricher, me moquant de démêler le conscient de ce qui relevait du subconscient, et j'ai placé tous mes espoirs en lui, avec rage, mais de tout mon coeur. Par exemple, j'ai manoeuvré l'air de rien pour le mettre face aux conséquences de ses actes, trouvant par des chemins détournés le moyen de lui faire sentir, en les exagérant, l'ensemble des risques intrinsèques liés à ma disparition : une littérature normative à peine découverte et bientôt perdue, des rites ancestraux jamais étudiés, sans oublier une enfant en larmes qui réclamait son père quelque part... Je crois aujourd'hui qu'aucun homme ne résiste à cela ; sa faute fut de m'écouter, ma force, de me faire entendre. De même que Douch avait prévu de ne pas me torturer et de recevoir en douceur des aveux plus complets, de même j'avais imaginé d'un point de vue tactique que c'était en restant franc jusqu'au cri, jusqu'à la révolte, que mon innocence lui apparaîtrait le mieux ; je savais qu'on se méfie plus distinctement de l'homme lorsqu'il déguise sa voix. Et à ce jeu, compte tenu de la relation de soumission que Douch entretenait avec ses chefs, on peut se demander jusqu'où lui-même n'est pas aussi tombé dans un rapport équivalent de dépendance avec moi, en réaction contre sa propre conduite à mon égard, au point de me protéger et de refuser de me tuer, prenant ainsi vis-à-vis d'eux, et notamment de Ta Mok [un des principaux leaders khmers rouges], un comportement pareil au mien vis-à-vis de lui.»
Assassins et exterminateurs
«Si reconnaître un assassin consiste ordinairement à le distinguer parmi d'autres créatures, reconnaître le responsable d'un amoncellement de plusieurs dizaines de milliers de corps tassés, c'est se rendre compte d'abord du genre auquel ce dernier appartient. Le souvenir particulier s'estompe devant de telles images ; ma perception saisit naturellement les traits individuels dans le premier, tandis qu'elle les laisse s'échapper dans le second. Je me sens part de cette unité-là, je la ressens en moi, et à cause d'elle je suis.
Il me semble, pourtant, que ma vie entière s'est passée à entendre du fond de la terre monter le cri du bourreau. Une nausée me saisit qui ne disparaît plus, à l'image de ma détresse dans le froid des voies ferrées de la gare de Bar-le-Duc. Serons-nous toujours trop effrayés pour reconnaître cet instant de vérité, comprendre que l'être humain qui lève le bras sur son prochain n'existe pas comme tel ? En cela, il s'approprie son crime de la seule manière qui soit : crier pour puiser à sa source la cruauté dont il a besoin. Pareil à l'égorgeur de moutons des abattoirs de Nancy, qui rudoyait, insultait, terrorisait ses victimes inoffensives, poussé par la nécessité de regrouper toutes ses forces. En Thaïlande, le tortionnaire s'y prend différemment ; il s'agenouille au pied du condamné avec un bouquet de fleurs avant de l'exécuter. Un peu comme je le faisais pour les porcs de Srah Srang... Férocité, apitoiement, chacun s'élance à sa façon, par rapport à son rang et à son milieu, tantôt en amont et tantôt en aval de sa propre épouvante.»
Epilogue d'un procès décevant
«Le bourreau s'est donc tu, conformément à ce qu'on attendait de lui. Puis à la fin il a demandé l'extinction des poursuites, comme on baisse les bras, en un retournement qui ne fut pas dû seulement aux pressions politiques, exercées via son avocat cambodgien, pour qu'il allie sa défense avec celle de ses anciens modèles, eux-mêmes en instance de procès. Ce changement lui fut dicté par la surdité centrale du Bureau des coprocureurs, celle-ci faisant écho à un autisme beaucoup plus essentiel : notre incapacité à entendre en même temps ce qu'il y a d'odieux et de pitoyable dans la nature des hommes. Rien par-delà les murs de Tuol Sleng [ancien lycée de Phnom Penh devenu un célèbre centre de torture khmer rouge] qui ne renvoie à autre chose qu'à nous-mêmes. Aurons-nous jamais le courage d'acquérir cette vision et de nous l'avouer ?... Cette conscience, au-dehors et en dedans de nous, de s'entre-dévorer, de s'autodétruire, depuis que nous avons trahi pour dominer le monde ? Les maux que nous endurons remontent «d'un gouffre plus profond et plus large [que notre passé], ils semblent antérieurs à notre naissance» (Yves Bonnefoy). Au sortir de ce procès, l'orgueil de l'être humain est sauf : le monstre n'a pas été identifié. Douch ne nous fait plus peur. Pourtant, que ne peut-on pas craindre de ce silence du bourreau, ce silence sur nous-mêmes, identique à celui de ma mère jadis, comme si tout se trouvait accompli au fond de nous...» F.B.
Copyright Flammarion.
«La veille de mon élargissement, n'étant plus tout à fait contraint de se taire devant moi, Douch s'était mis à parler avec moins de prudence, comme on découvre finalement sa pensée à quelqu'un qu'on ne reverra plus, sur une question parfois qui nous importe si fort qu'on ne s'en est justement jamais ouvert à quiconque. Bref, le jeune chef responsable, avec qui je parlais tous les jours, que je voyais depuis des mois, dont ma vie dépendait, que j'essayais de deviner en le scrutant longuement, s'était livré sur la nécessité de frapper les prisonniers lui-même. Torturer, pour lui cela faisait partie d'un ensemble. Ce n'était rien d'autre que mettre l'ardeur de son engagement en pratique, moyennant l'adéquation de l'acte avec la grandeur de l'intention révolutionnaire. La victoire contre l'impérialisme était à ce prix. Il m'a fait comprendre cela en peu de mots, sans chercher midi à quatorze heures, sans nier, selon ses propres paroles, l'horreur d'une besogne qu'il ne pouvait accomplir qu'en se mettant "hors d'haleine", au sens propre. Trente-huit ans plus tard, appelé par les juges à éclaircir ce qu'il m'avait dit des sévices exercés sur les prisonniers, Douch s'est souvenu qu'à sa première tentative de frapper il avait dû s'arrêter, pris de vomissements, trop éprouvé par son effort personnel dans l'action. J'avais rapporté l'épisode par écrit sans aucune intention morale : ce 24 décembre 1971, j'étais à M.13 [prison des maquis khmers rouges] et telle chose advint, à la tombée du jour, qui m'avait glacé le sang. Sur ce chemin-là, le jeune chef était devenu mon aîné, et j'avoue que j'ai eu besoin de beaucoup d'exercice pour m'accoutumer à le voir par ce biais. L'idée qu'il pouvait être un tueur lui aussi m'avait effleuré à plusieurs reprises, mais cela me semblait aussitôt dénué de tout bon sens. Chaque fois qu'il aurait pu se laisser surprendre ou se découvrir devant moi, ce que j'en devinais me persuadait du contraire. Les responsabilités qu'il avait acceptées, en tant que maillon essentiel de la chaîne qui reliait chaque prisonnier à l'Angkar [le PC khmer], paraissaient l'avoir entraîné à ne mettre au service de la révolution que son intelligence, que son habileté dans l'art de résumer et de rédiger des rapports. La violence sur les prisonniers n'était pas son domaine. Mais près du feu qui crépitait devant nous ce soir-là, tandis que m'envahissait l'approche d'une libération à laquelle je m'efforçais de croire, les mots sortis de sa bouche, comme on lâche à quelqu'un la clef d'une énigme, ont dirigé mes yeux vers des aperçus complètement nouveaux. Je me souviens de leur fragilité lorsque sa voix s'altéra pour me faire écouter en même temps son cri et celui de ses victimes. L'homme avait en vue de me restituer la douleur de ses proies afin que je mesure mieux la sienne. Tout mon dégoût s'est porté sur son sacrifice, comme quelque chose de déjà ressenti. Entre le feu des braises et des flammes qui brûlait sous nos yeux, la chaleur a supprimé toute espèce de démarcation et nous a rapprochés. En cette veillée de Noël, le ciel tout entier s'est effondré sur ma tête. Je me suis vu octroyer une panoplie de bourreau qui m'allait comme un gant... Je m'en savais capable, mais la conscience de mes crimes demeurait sous-jacente, ce n'était plus moi, je ne voyais qu'une image, un reflet.Pourtant, n'avais-je pas déjà décidé de m'évader et de tuer à coups de pierre - fût-il un enfant - le premier qui se mettrait sur mon chemin ? Ces quelques secondes firent voler en éclats l'espace qui me séparait du fond de moi-même, en un brusque dénouement où j'ai compris que l'humanité n'était une exclusivité pour personne. Un autre homme était toujours mon semblable, jusque dans l'abîme.»
Au-delà du syndrome de Stockholm
«L'homme en péril de mort, quand les conditions le permettent, prend le parti de sympathiser avec ceux qui le menacent. J'avais déjà fait des expériences de ce genre comme tout le monde, à l'école ou avec quelques-uns de mes amis, mais ici, dans ce camp d'extermination, cette position équivoque du garde et du condamné, que la victimologie a popularisée plus tard sous le nom de syndrome de Stockholm, m'a fait éprouver en moi-même l'impression d'une chute. Le phénomène relève du réflexe qui incite toute victime à s'attacher au destin de son propre bourreau, parfois même à le défendre, jusqu'à refuser ensuite de comparaître contre lui. Avec Douch, je crois que je suis allé encore plus loin : écarté de tout et surpris dans ma nudité la plus pauvre, la crainte m'a forcé à me rendre non pas bêtement «sympathique» avec lui - cela n'aurait pas eu d'effet -, mais à improviser de multiples scénarios d'approche, afin d'éprouver à fond et le plus sincèrement possible toutes ses réactions, de captiver son attention et de le sensibiliser à mon sort. Le «séduire» intuitivement, à ma manière, faire en sorte d'être crédible, et que se développe entre nous un sentiment réel d'identification. Je jouais là ma vie, sans prendre le risque de tricher, me moquant de démêler le conscient de ce qui relevait du subconscient, et j'ai placé tous mes espoirs en lui, avec rage, mais de tout mon coeur. Par exemple, j'ai manoeuvré l'air de rien pour le mettre face aux conséquences de ses actes, trouvant par des chemins détournés le moyen de lui faire sentir, en les exagérant, l'ensemble des risques intrinsèques liés à ma disparition : une littérature normative à peine découverte et bientôt perdue, des rites ancestraux jamais étudiés, sans oublier une enfant en larmes qui réclamait son père quelque part... Je crois aujourd'hui qu'aucun homme ne résiste à cela ; sa faute fut de m'écouter, ma force, de me faire entendre. De même que Douch avait prévu de ne pas me torturer et de recevoir en douceur des aveux plus complets, de même j'avais imaginé d'un point de vue tactique que c'était en restant franc jusqu'au cri, jusqu'à la révolte, que mon innocence lui apparaîtrait le mieux ; je savais qu'on se méfie plus distinctement de l'homme lorsqu'il déguise sa voix. Et à ce jeu, compte tenu de la relation de soumission que Douch entretenait avec ses chefs, on peut se demander jusqu'où lui-même n'est pas aussi tombé dans un rapport équivalent de dépendance avec moi, en réaction contre sa propre conduite à mon égard, au point de me protéger et de refuser de me tuer, prenant ainsi vis-à-vis d'eux, et notamment de Ta Mok [un des principaux leaders khmers rouges], un comportement pareil au mien vis-à-vis de lui.»
Assassins et exterminateurs
«Si reconnaître un assassin consiste ordinairement à le distinguer parmi d'autres créatures, reconnaître le responsable d'un amoncellement de plusieurs dizaines de milliers de corps tassés, c'est se rendre compte d'abord du genre auquel ce dernier appartient. Le souvenir particulier s'estompe devant de telles images ; ma perception saisit naturellement les traits individuels dans le premier, tandis qu'elle les laisse s'échapper dans le second. Je me sens part de cette unité-là, je la ressens en moi, et à cause d'elle je suis.
Il me semble, pourtant, que ma vie entière s'est passée à entendre du fond de la terre monter le cri du bourreau. Une nausée me saisit qui ne disparaît plus, à l'image de ma détresse dans le froid des voies ferrées de la gare de Bar-le-Duc. Serons-nous toujours trop effrayés pour reconnaître cet instant de vérité, comprendre que l'être humain qui lève le bras sur son prochain n'existe pas comme tel ? En cela, il s'approprie son crime de la seule manière qui soit : crier pour puiser à sa source la cruauté dont il a besoin. Pareil à l'égorgeur de moutons des abattoirs de Nancy, qui rudoyait, insultait, terrorisait ses victimes inoffensives, poussé par la nécessité de regrouper toutes ses forces. En Thaïlande, le tortionnaire s'y prend différemment ; il s'agenouille au pied du condamné avec un bouquet de fleurs avant de l'exécuter. Un peu comme je le faisais pour les porcs de Srah Srang... Férocité, apitoiement, chacun s'élance à sa façon, par rapport à son rang et à son milieu, tantôt en amont et tantôt en aval de sa propre épouvante.»
Epilogue d'un procès décevant
«Le bourreau s'est donc tu, conformément à ce qu'on attendait de lui. Puis à la fin il a demandé l'extinction des poursuites, comme on baisse les bras, en un retournement qui ne fut pas dû seulement aux pressions politiques, exercées via son avocat cambodgien, pour qu'il allie sa défense avec celle de ses anciens modèles, eux-mêmes en instance de procès. Ce changement lui fut dicté par la surdité centrale du Bureau des coprocureurs, celle-ci faisant écho à un autisme beaucoup plus essentiel : notre incapacité à entendre en même temps ce qu'il y a d'odieux et de pitoyable dans la nature des hommes. Rien par-delà les murs de Tuol Sleng [ancien lycée de Phnom Penh devenu un célèbre centre de torture khmer rouge] qui ne renvoie à autre chose qu'à nous-mêmes. Aurons-nous jamais le courage d'acquérir cette vision et de nous l'avouer ?... Cette conscience, au-dehors et en dedans de nous, de s'entre-dévorer, de s'autodétruire, depuis que nous avons trahi pour dominer le monde ? Les maux que nous endurons remontent «d'un gouffre plus profond et plus large [que notre passé], ils semblent antérieurs à notre naissance» (Yves Bonnefoy). Au sortir de ce procès, l'orgueil de l'être humain est sauf : le monstre n'a pas été identifié. Douch ne nous fait plus peur. Pourtant, que ne peut-on pas craindre de ce silence du bourreau, ce silence sur nous-mêmes, identique à celui de ma mère jadis, comme si tout se trouvait accompli au fond de nous...» F.B.
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