Marianne2 2012

Daniel Cohn Bendit : sus à la Hongrie et sa « constitution stalinienne » !

Mardi 24 Janvier 2012 à 18:01 | Lu 8925 fois I 35 commentaire(s)

Henri de Montety - Chercheur

A l'occasion d'une audition de Viktor Orban, l'euro-député Daniel Cohn-Bendit s'est insurgé avec véhémence contre les récentes mesures engagées par le Premier ministre hongrois. Un discours que critique Henri de Montety dans cette tribune, sur le fond comme sur la forme.


(Daniel Cohn-Bendit - Capture d'écran Dailymotion - EurodeptuesEE - cc)
(Daniel Cohn-Bendit - Capture d'écran Dailymotion - EurodeptuesEE - cc)
On reconnaît les mérites d’une assemblée à la qualité de ses débats, qui augurent bien, sans doute, celle de ses résolutions. La récente prestation de Daniel Cohn-Bendit, lors de l’audience du Premier ministre hongrois devant le Parlement européen le mercredi 19 janvier, laisse perplexe.

L’orateur fait plusieurs affirmations : les sans-abris ont peur, les intellectuels et les juifs ont peur. Il est vrai qu’en Hongrie, à l’heure actuelle, les émotions sont fortes, mais la peur, d’une part, s’étend plus loin que les catégories citées. Et d’autre part, les sources de cette peur dépassent la politique du gouvernement actuel.
Le pays traverse une grave crise économique et morale, liée à son passé lointain et immédiat. Peut-être n’est-il pas utile ni adroit, pour un membre du Parlement européen, d’attiser les haines en usant d’invectives dont les fondements ne sont pas entièrement vérifiés.

Notons en particulier, que les « intellectuels » et les « juifs » ne sont pas des gens que l’on peut assembler à la va-vite derrière quelques porte-paroles auto-désignés ; leurs avis sont partagés, tout comme ceux de la population dans son ensemble. Faudrait-il, pour contredire Daniel Cohn-Bendit, faire le recensement des « intellectuels » et des « juifs » qui ont moins peur que les autres ? Mais faut-il, peut-être, exiger d’eux un certificat attestant de leur qualité d’ « intellectuel » ou de « juif » ? C’est absurde.

La montée de l'extrémisme

Daniel Cohn-Bendit évoque la nomination d’un directeur de théâtre « qui a des accointances avec l’extrême droite », et se présente comme « fidèle à un intellectuel hongrois », jadis jugé infréquentable par Orban. Les faits auxquels l’orateur fait allusion, annoncés puis partiellement démentis dans la presse hongroise, révèlent des dysfonctionnements, des manipulations, éventuellement des provocations, ce au sens historique du terme — l’un des protagonistes de l’affaire, István Csurka, fut à la fois un dramaturge réputé, un agent du pouvoir communiste, un politicien de la droite puis un leader de l’extrême droite dans les années quatre-vingt-dix.

Cette polémique est un nouveau chapitre de la lutte assez violente entre deux Hongrie, chacune débordée sur ses extrêmes. Mais cela ne veut pas dire que tout le pays — y compris son gouvernement — soit tombé dans l’extrémisme. Du reste, nul ne démentira que l’extrême droite essaye de prendre sa part à la curée (de la place laissée vacante par une gauche qui continue à se suicider). Pour l’instant, le gouvernement a veillé à ce qu’elle soit réduite au minimum.
 
D'ailleurs, la question des arts de la scène est un aspect du traumatisme subi par la Hongrie. Les années soixante-dix et quatre-vingt furent très riches au théâtre, à l’opéra. Elles furent le lieu d’une créativité prodigieuse et spécifiquement hongroise dans la mise en scène et dans l’éclairage, en particulier, dont n’est aujourd’hui conservé la trace, qu’au théâtre de marionnettes (oublié par la vague de mondialisation esthétique.)

Emil Petrovics, directeur de l’opéra de 1986 à 1990 (puis directeur musical de 2003 à 2005) était lui-même un compositeur sachant concilier la tradition nationale et l’innovation (Encyclopédie Larousse  : « Son écriture vigoureuse, s'appuyant sur la rythmique propre de la langue hongroise, masque l'emploi de libres procédés sériels qui retrouvent leur harmonie naturelle dans un fond typiquement hongrois. »)  Mais ce riche héritage a été négligé à la fois par la droite, par anticommunisme, et surtout par la gauche libérale, attirée par l’esthétique à la mode, dont le parangon fut « le metteur en scène connu à l’étranger », Balázs Kovalik, directeur artistique de l’opéra jusqu’en 2010.
« L’enfant terrible » par lequel le poncif de l’homme chauve au torse nu contorsionné s’est imposé jusque dans la moindre production scénique (sans parler des objets roulants, tables, chaises, échafaudages, etc…). Ces nouveaux usages ont éclipsé tout ce qui faisait de l’opéra de Budapest un opéra unique, en cela intéressant pour les amateurs d’opéra du monde entier — et aussi le lieu de rencontre entre un art élevé et la culture populaire et nationale, lieu d’apaisement des tensions.
D’autre part, à cette détérioration de l’art national (mais pas nationaliste) s’est ajouté une telle hausse du prix du billet que les Hongrois se sont vus écartés dans leur majorité de la vie culturelle de leur propre pays.

Un discours véhément à tout point de vue

Le fond et la forme sont indissociables. C’est aussi le cas dans le discours de Daniel Cohn-Bendit. On observera qu’il use et abuse du langage médico-psychiatrique : d’abord, tout doux, le « mal de tête de l’opinion publique européenne » ;  puis « on est complètement schizophrène » ; enfin, « c’est complètement “bling-bling”, ce qui est en train de se passer dans ce débat », et même « nous tous, dans ce parlement, on est complètement dingue ».

Pourquoi « complètement dingue » ? Parce que l’Union aurait accepté dans son sein — en 2004 — un pays dont la constitution était « stalinienne » (puisqu’on affirme aujourd’hui avoir changé cette même constitution car elle était « stalinienne »). La caméra se dirige vers Viktor Orban, qui opine. Or, les faits lui donnent raison. La Hongrie est un des rares pays de l’ex-bloc communiste qui n’eût pas refondu entièrement sa constitution en 1990.

Quelle conclusion en tirer ? Que l’argument de Daniel Cohn-Bendit est pauvre, que les constitutions sont faites pour être appliquées, aussi imparfaites soient-elles (en Hongrie : l’ancienne, stalinienne, de même que la nouvelle, quel que soit son qualificatif). Ce n’est pas au pays de la Troisième république, la France que l’on devrait avoir à expliquer ces finesses.

Et qui étaient « dingues », en particulier ? La droite du Parlement européen, d’après D. Cohen-Bendit, qui, au passage, stigmatise le Président du Parti populaire européen comme son « agent officiel » (pourquoi cette terminologie, sinon par malice ?).
Enfin, pourquoi a-t-on « mal à la tête » ? Parce que certaines personnalités de droite ont emboîté le pas de ce que Viktor Orban qualifie de campagne orchestrée par la gauche européenne. Ce mal de tête est bien mystérieux, en effet. Mais c’est surtout Orban, qui devrait s’en mortifier, pas Cohn-Bendit.

Ce dernier, d’ailleurs, abuse du pronom « nous », sans que l’on sache véritablement au nom de qui il s’exprime. Peut-être au nom de l’humanité ? Ou peut-être du Parlement européen ? Ce Parlement dont la récente élection de Martin Schultz au siège de président a mis en lumière les piètres arrangements de coulisse, cette « mascarade » à propos de laquelle Jean-Luc Mélenchon a dénoncé « les renvois d'ascenseur entre les socialistes et la droite dans les institutions européennes  ».

Le candidat eurosceptique malheureux, Nigel Farage, quant à lui, raillait cette élection comme semblable au pas de deux pseudo-démocratique russe. (En passant : regrettons que la critique des institutions européennes soit l’apanage des eurosceptiques ; elle devrait, aussi et surtout, être celle des européens les plus convaincus !)
Daniel Cohn-Bendit termine son discours d’une bien curieuse manière. (Peut-être commence-t-il à douter…) « Si vous avez raison, dit-il à la droite, je vous demanderai pardon. Mais si vous avez tort, je vous demanderai de dire pardon. » Applaudissements. On peut donc s’attendre, à plus ou moins brève échéance, à une séance d’aveux publics. Cela rappelle en effet une certaine époque.

Pourquoi Daniel Cohn-Bendit est-il si véhément ? Pourquoi fait-il, discours après discours, référence au passé glorieux de Viktor Orban et au fait que ce dernier aurait « mal tourné ». Peut-être parce que pour lui, le seul parcours possible d’un jeune révolutionnaire est celui de Daniel Cohn-Bendit, du début jusqu’à la fin et sans déviance. Peut-être parce que la « maison commune » européenne qu’il nous invite à « construire ensemble » et sur le chemin de laquelle il trouve la Hongrie comme un obstacle, cette « maison commune » n’a de place que pour Daniel Cohn-Bendit et ses clones. Les autres, qu’ils passent aux aveux.









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