Daniel Cohen, «téléconomiste de la Terre Plate»
Samedi 5 Septembre 2009 à 13:01 | Lu 10171 fois I 25 commentaire(s)
SuperNo - Blogueur associé
SuperNo revient sur la décroissance. En effectuant un décryptage magistral de la réfutation emberlificotée du concept par le pape de l'économie de gauche, Daniel Cohen, invité de France Inter vendredi dernier.
Encore la décroissance ? Ben oui. Mais rassurez-vous, c’est le dernier avant un moment. Après, on passera à des billets plus légers, je ne sais pas, moi, sur la grippe A, sur Secret Story, ou sur Marielle de Sarnez qui « fait bouger les lignes » ou qui « change le logiciel ».
Je ne sais pas si vous vous souvenez d’un sketch des Guignols de la grande époque, dans lequel la marionnette de Bruno Mégret essayait en vain de prononcer le mot “démocratie” ?
Il semble se passer le même phénomène avec le mot “Décroissance” ! J’en parlais pas plus tard qu’hier, en racontant que mêmes les personnes les plus informées et les plus estimables n’arrivent pas à s’y résoudre.
Les théoriciens de la décroissance, à commencer par Paul Ariès, expliquent pourtant que le mot « décroissance » est un « mot obus » , dont le but est de frapper les esprits, de choquer, de faire réagir, de faire bouger les consciences…
Il est bien évident que la décroissance, dont la solidarité est une des valeurs, (par opposition à la compétition prônée par la croissance) ne demandera pas à un crève-la-faim de diminuer sa consommation de bouffe, contrairement à un des arguments classiques et débiles des opposants à cette idée. Pas plus qu’elle n’exige une décroissance drastique de la population, cette accusation récurrente de malthusianisme ayant été balayée de manière très argumentée dans le dernier numéro des cahiers de l’IEESDS, notamment sous la plume toujours inspirée du même Paul Ariès.
La décroissance, c’est simplement la sortie de la tyrannie de la croissance du PIB, de la dictature de l’économie et de la finance, de l’endoctrinement de la société con-sumériste et productiviste.
Et au risque de me répéter, la décroissance n’est pas seulement une idéologie, dont on pourrait discuter la pertinence sur un blog du Modem au même titre que le libéralisme ou le communisme. La décroissance, ça va rapidement devenir une contrainte physique ! On a le droit de dire « je ne veux plus entendre Enrico Macias ou Doc Gynéco », on peut même défendre des sornettes comme « la droite, la gauche, c’est dépassé »; mais il est totalement vain de dire « je ne veux plus que le soleil se couche ». C’est pourtant simple à comprendre, non ?
Ce matin, France-Inter avait invité un « téléconomiste de la Terre Plate », Daniel Cohen. Rien de spécial à dire sur lui, sinon que comme tous ses collègues il baigne dans le jus de croissance depuis son enfance, en chante régulièrement les louanges quand on lui tend un micro, et axe toutes ses analyses sur ce sujet. Il venait vendre un bouquin, rien que de très classique.
Oh, il n’est évidemment pas le plus nul, le plus inintéressant, le plus méprisant et le plus inculte des membres de sa caste. Il se dit même «de gauche», proche du P”S” (plutôt tendance DSK que Filoche, faut pas déconner non plus). Il fait partie des « experts » de chez Terra Nova, dont j’ai récemment dit tout le bien que j’en pensais…
Pendant la première partie, l’émission ronronnait, une 452698e réflexion a posteriori sur la “crise”. Je me voyais mal parti pour faire un billet là-dessus.
Puis ça s’est animé, quand il a été question d’addiction à la consommation, la finitude du monde et la pénurie des matières premières. (Vers 6mn40) L’idée la plus marrante et la plus originale étant de dire “puisque le monde réel est fini, investissons le monde virtuel, internet, qui lui est infini !”. C’est fascinant ! Ça m’a fait penser à un vieux film avec Schwarzenegger, « Total Recall », où il est question d’une société qui implante des puces dans votre cerveau dans le but d’y ajouter des souvenirs ! Excellent ! Au lieu d’aller polluer la planète pour aller passer des vacances à Tahiti (comme Borloo qui va y parler de CO2 !), il suffirait de vous télécharger les souvenirs correspondants ! De même, au lieu de vous la péter avec votre Hummer, vous pourriez vous la péter pareillement avec un Hummer virtuel sur “Second Life” ou autre pitrerie dans le même style ! Le principal, c’est que vous payiez le même prix au prestataire !
Ce genre de considération loufoquissime est néanmoins tellement rafraîchissante et change tellement des « il faut pas laisser couler l’eau quand vous vous lavez les dents » !
Le plus drôle, c’est qu’il présente cela comme une alternative à la décroissance, qu’il balaie d’un revers méprisant :
« Plutôt que de dire arrêtons tout, décroissance, etc, je crois plutôt qu’il faut orienter notre activité justement sur un sentier qui ne soit pas contradictoire avec l’exiguïté du monde, donc le cybermonde, le monde du spectacle, de la culture, de l’art, des artistes etc… Ben allons-y, go, il faut aller dans cette direction… »
Vous avez entendu, hein ? Au lieu d’acheter des bagnoles ou des iphones, vous vous réfugiez dans le virtuel sur votre ordinateur, où vous regarderez des spectacles. Et naturellement, Daniel Cohen est persuadé que cela ne provoquera pas de décroissance ! Fa-bu-leux ! Y compris au sens propre ! Je ne lui demanderai pas la marque de sa calculette… Consolons-nous néanmoins en considérant que c’est tout de même préférable au fait de nier en bloc la finitude des ressources !
Nouveau soubresaut dans la “Revue de Presse”, où le journaliste Bruno Duvic cite Nicolas Hulot qui dit que la solution est une “décroissance sélective”. En gros, c« ertaines choses doivent croître, d’autre décroître »… Je me marre, relisez mon billet d’hier !
Dans la deuxième partie, sur la question d’un auditeur, l’émission s’emballe et devient savoureuse :
«Les questions les meilleurs sont les plus courtes»
“[Nicolas Demorand] Simon est à Paris, bonjour Simon !
[Simon] Bonjour messieurs. En fait j’avais une question, j’ai bien compris l’argumentation de Daniel Cohen selon laquelle notre modèle économique et d’une certaine manière la crise actuelle, est basée sur la consommation assez insoutenable des ressources naturelles, mais du coup je ne comprends pas pourquoi Daniel Cohen raye d’un trait de plume l’idée même de décroissance économique. Parce que j’ai l’impression que si on fait la liste de toutes les activités actuelles, en tout cas en occident, et des besoins réels des citoyens, on peut faire le pari qu’il y aurait quand même un certain nombre de secteurs si on décidait de garder uniquement les secteurs qui ne sont pas nuisibles à long terme, y’aurait quand même un certain nombre de secteurs qui vont décroître, je pense à la publicité, je pense au secteur automobile, etc, et que finalement, bon an mal an à la fin il y a quand même des chances que notre PIB global décroisse.
[NDLR Dans mes bras, Simon ! Tu as lu mon billet d’hier, ou quoi ?]
[Nicolas Demorand] Merci Simon pour cette question. Précision, donc sur la décroissance, Daniel Cohen
[Daniel Cohen] Oui, non, je suis pas du tout en désaccord avec cette idée qu’il y a une réorientation de activités.
Mais c’est l’idée de décroissance… Le mot me gêne.
Parce que la croissance c’est quoi? C’est trouver des nouvelles manières avec de nouvelles technologies, avec de nouvelles idées, oublions même le mot de technologie qui fait penser à technique et qui renvoie même à un schéma. Mais c’est une façon de progresser, c’est pas ça l’idée. On peut, hein effectivement, la création du monde moderne c’est le passage d’une philosophie basée sur la vie contemplative à une vie active alors on peut imaginer qu’on puisse revenir en arrière, personnellement j’ai rien contre. Mais ce que je dis plus pragmatiquement, plus modestement c’est que il faut surtout réorienter nos activités vers des secteurs qui soient moins intensifs en écosystème, voire même les fermer. j’ai pas de souci avec ça, mais c’est plutôt cette idée qu’il faut les réorienter vers cette nouvelle frontière, là, qui est le monde des idées, le monde de l’immatériel qui elle n’a pas de limite, y’a pas de raison de les brider. Mais je rejoins l’auditeur pour dire que c’est très compliqué. Donc peut-être qu’effectivement des choses comme la taxe carbone ou d’autres manières d’encadrer ces activités qui sont intensives en matières premières, peuvent avoir un effet négatif sur la croissance, je crois qu’il faut l’accepter, ce n’est pas le sujet. Mais décroissance, je ne pense pas que ce soit le bon mot, c’est plutôt réorientation des activités humaines.[NDLR Il ne veut décidément pas la cracher, sa Valda !]
[Thomas Legrand] Le mot est très connoté, il est assez subversif. Mais finalement, quand on prône la taxe carbone, on prône une politique du “moins”, c’est à dire on taxe pour réorienter les activités et pour moins consommer…
[Daniel Cohen] « “moins consommer de produits nocifs »
[Thomas Legrand] « …moins consommer , moins transporter, moins bouger, et donc c’est du moins, alors que toute la politique voulue par l’UMP ou le PS [NDLR ou le Modem !], par les grands partis de gouvernement, c’est la relance de la consommation, la relance de l’investissemnt, c’est du “plus” ! Est-ce qu’il n’y a pas une contradiction majeure et finalement on n’arrive pas à éclairer la question… »
[NDLR L’avenir de Thomas Legrand sur France Inter s’annonce sombre]
[Nicolas Demorand] « Les questions les meilleures sont les plus courtes… Daniel Cohen… C’est pas le cas pour les réponses »
[Daniel Cohen] « Non non, mais je suis d’accord avec l’idée d’une contradiction. Mon diagnostic de départ, c’est qu’on est dans un monde de surconsommation, donc je n’ai pas de souci avec ça. »
[Thomas Legrand] Faut inverser la tendance.
[Daniel Cohen] «La question c’est quand on taxe. Par exemple prenons la taxe carbone. Je taxe, l’argent ne disparaît pas, on va le retrouver pour en faire autre chose, voilà, c’est simplement ça. Et donc soit on dit je le taxe, je vous le rends, essayez de faire un petit effort, soit en essaye de réfléchir par anticipation vers quoi on veut que cet effort tende. Est-ce que il y a des activités que l’on veut encourager ? Je pense qu’il y en a beaucoup, encore une fois je pensais à ce cybermonde qui n’a pas de business model, il y a tout à inventer pour construire »
[Nicolas Demorand] « Arrêtez, vous faites du mal à Jean-Marie Colombani Ha ha ha »
[Daniel Cohen]…« qui a du mal à trouver un business model, c’est un exemple qui montre qu’il y a tout à penser du 21e siècle dans un autre type d’activité. Je pense que c’est plus sémantique qu’autre chose. Et en tout cas je crois que l’idée n’est pas de prendre et de jeter par la fenêtre, c’est de prendre pour entraîner ailleurs, c’est plutôt ça la réflexion qu’il faut mener . »
[Jean Marie Colombani] : « oui parce que je me demande si on raisonne pas sur une vision un peu trop figée sur une photographie de l’état des lieux aujourd’hui, alors qu’on néglige une dimension essentielle du monde moderne qui est la science, la technologie, les progrès de la technologie. Je vais prendre juste un petit exemple pour fâcher ceux des auditeurs qui sont pour la décroissance : l’énergie, qui est la clé de la croissance, donc le nucléaire… Le nucléaire, il y a 100 ans de réserves d’uranium à technologie constante. Mais la technologie qui est en train d’être préparée transformera ces 100 ans en 2000 ans. Donc si on fait l’impasse sur les ressources technologiques et de la science évidemment on raisonne de façon trop figée et on opte pour la décroissance ».
Exceptionnel, non ? Très didactique en tout cas !
L’auditeur est convaincu par la théorie de la décroissance. Thomas Legrand semble s’y être rallié, ce qui est une bonne surprise. Daniel Cohen est typique du comportement des politiciens français de gauche (ou des « zécolodumodem ») . Il tourne autour du pot, évacue, ergote, mégote et botte en touche. Au fond de lui, il le sait qu’il faut décroître. mais il ne veut pas le reconnaître, et encore moins le dire. Comme il l’avoue benoîtement, le mot le gêne. C’est tellement contraire à tout ce en quoi il a cru depuis sa naissance, à tout ce qu’il a raconté à ses élèves de Normale-Sup, ou dans ses bouquins… Et comme il a une imagination débordante, il déborde pour trouver de quoi retarder l’évidence, quitte à recourir à la science-fiction !
Dans le fond, la décroissance a déjà gagné. La progression de l’idée est fulgurante. Ils tortillent du cul, mais ils y viendront tous, quand la réalité s’imposera à eux. En clamant “je l’ai toujours dit”, naturellement.
Colombani est plus « UMP » dans sa démarche : la science va nous sauver, tous ceux qui croient le contraire sont des arriérés tout juste bons à se désaltérer d’urine de mouton bio, et des empêcheurs de croître en rond !
Bien sûr il n’a pas tout à fait tort, il n’est pas question ici de dénigrer stérilement la science. La science peut nous aider à rendre la décroissance soutenable, c’est un fait. Mais la science nous a promis tellement de conneries qui ne viendront jamais ou bien plus tard… La bagnole à hydrogène, par exemple. Ou simplement une bagnole électrique utilisable à prix abordable…
Colombani, qui a l’excuse de ne pas être scientifique, croit en la science comme d’autres croient en Dieu. On connaissait la « foi du charbonnier », en l’occurrence nous avons affaire à la « foi du journaliste ». Colombani fait crédit à ceux qui assurent « bah, il suffirait de récupérer 1 millième (je ne garantis pas le chiffre, c’est juste pour l’exemple) de l’énergie solaire (ou du souffle du vent, ou de la force des vagues, rayez la mention inutile) pour résoudre tous les problèmes d’énergie de la planète».
Ben oui, évidemment ! Que ne l’a-t-on pas fait, alors ? Ah, bon ce n’est pas si simple que ça ?
Alors passer de 100 ans d’uranium (en fait c’est moins, surtout si des centrales se mettent à pousser partout) à 2000, à l’heure actuelle, ça relève encore de la science-fiction. Qu’on se rappelle les milliards engloutis en vain dans Super Phénix ! Plus près de nous, il suffit de voir les problèmes d’Areva pour mettre en oeuvre ses centrales EPR, dont la technologie n’est pourtant pas très différente de celles de la génération précédente…
Colombani a peut-être raison, d’ici 100 ou 200 ans, la science aura (enfin, peut-être) trouvé des solutions à quelques uns de nos problèmes actuels. Mais le problème n’est pas ce qui va se passer dans 100 ou 200 ans ! Le problème, c’est dans 5, 10, 20 ans ! Le monde de la croissance va se prendre en pleine face le mur de l’énergie sans s’y être le moins du monde préparé, aveuglé qu’il est par des politiciens qui ne voient pas plus loin que le bout de la prochaine élection, nos économistes de la terre plate, et les oligarques qui se gavent du système actuel.
Même pas sûr que l’histoire les jugera…
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