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D'un congrès de Tours à l'autre, la bataille Méluche-Marine

Lundi 3 Janvier 2011 à 07:29 | Lu 22403 fois I 209 commentaire(s)

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

L'anniversaire du Congrès de Tours, qui vit la naissance du PCF a été célébrée dans une extrême discrétion. On parlera davantage du Congrès de Tours du Front National, qui devrait voir le sacre de Marine Le Pen.


C'est dans une très grande discrétion que le Parti Communiste français a célébré le 90ème anniversaire de sa naissance, le 25 décembre dernier à Tours. Les partis se cachent pour mourir, pourraient ironiser certains. En réalité, l'effacement du PCF témoigne surtout de l'impossibilité des communistes de se mettre d'accord sur une lecture de leur propre histoire. D'où l'intérêt de ce que leur propose Jean-Luc Mélenchon : transfigurer leur déroute par la création d'une nouvelle force politique assumant la fonction tribunicienne comme savait si bien le faire, en son temps, le regretté Georges Marchais. «Méluche», ou la preuve que le communisme « bande encore »...

Les adhérents communistes accepteront-ils ce « deal », qui tente certains de leurs dirigeants ? L'hypothèse devient sérieuse, dès lors que le projet du Front de Gauche représente l'ultime espoir de sauver le reste d'influence du PCF au sein de la gauche, et aussi de sauvegarder quelques positions locales. Une ambition limitée comme si les communistes avaient déjà, dans leur tête, renoncé à reconquérir les catégories populaires. Mélenchon, à l'inverse, y croit. Et pour reconquérir les voix ouvrières, il est prêt à plonger dans eaux marécageuses, jugé peu ragoutantes par ses collègues social-démocrates, du lepénisme. Contre le populisme « facho » (il s'est jadis prononcé pour l'interdiction du Front National), Mélenchon veut incarner un populisme de gauche. Les ventes, excellentes de son livre - plus de 6000 exemplaires pour la dernière semaine de décembre - l'encouragent dans cette voie « populiste » qui déplait tant à la caste médiatique d'Alain Duhamel à Laurent Joffrin. 

En ce début 2011, pourtant, un autre «congrès de Tours» devrait faire davantage de bruit que le 90° anniversaire du Congrès de Tours : celui du Front National, les 15 et 16 janvier prochains qui se tient, ironie de l'histoire, dans la même ville. La longue bataille entre Bruno Gollnisch et Marine Le Pen n'a passionné ni les journalistes ni les électeurs : aucun débat, public ou interne, ne les a opposés, aucun des deux candidats ne souhaitant avouer de réelles divergences de fond.

Du coup, la compétition interne s'est réduite, dans les médias, en un «story telling» racontant la succession tranquille d'un « dinosaure », Jean-Marie Le Pen, passant le relai à sa fille - provoquant l'agacement de Bruno Gollnisch et de ses partisans. Marine Le Pen a-t-elle voulu, dans sa sortie lyonnaise sur les musulmans priant en pleine rue, montrer aux adhérents qu'elle était dans la continuité de son père et qu'elle pouvait être aussi dure que lui ? Sans doute la dénonciation de l'occupation de la rue Myrha visait-elle surtout les partisans de Gollnisch, mais qu'importe : l'effet de la brève polémique qui a suivi, calculé ou non, a été doublement favorable à Marine Le Pen :

- d'un côté elle a en effet montré aux adhérents frontistes que les journalistes lui étaient moins favorables que ne le prétendaient les Gollnischiens : n'a-t-on pas vu, pendant 24 heures, bien des journalistes entonner le refrain peu crédible du « Tel père telle fille » ?
- d'un autre côté, sa dénonciation des excès de l'islam semble avoir rencontré un écho certains parmi les électeurs de l'UMP, et même au-delà : selon un sondage à chaud de l'IFOP, 39% des Français approuvent les propos de Marine Le Pen et 54% des électeurs de l'UMP.
L'épisode nous donne une idée de ce  que nous prépare la future présidente du Front National.

Marine Le Pen a mis la main sur l'agenda médiatique

Le premier atout de Marine Le Pen est en effet médiatique. A deux reprises en 2010, lors de la polémique sur le livre de Frédéric Mitterrand puis lors de celle de la rue Myrha, Marine Le Pen a déterminé elle-même l'agenda politique. A chaque fois, la provocation était au rendez-vous, mais sur des sujets apparemment considérés comme tabou par les autres forces politiques. A chaque fois, elle a su polariser le débat et élargir son audience en attirant à elle des électeurs qui ne s'intéressent pas d'ordinaire à la vie politique, voire en séduisant des gens qui ne sont pas de son camp.

On dit - et on craint - que le Front National ne regagne du crédit auprès des électeurs que lui avait subtilisés Nicolas Sakozy en 2007. C'est peut-être vrai - comme le montre un reportage impressionnant de Libération à la fin de l'année - encore que, comme l'analyse bien Dominique Reynié, la très faible abstention lors du scrutin ait grossi exagérément la baisse d'influence du Front National.
Mais ce qui devrait davantage inquiéter tous les responsables politiques est d'une autre nature. Sur la laïcité ou sur la pédophilie, Marine Le Pen a probablement dit tout haut ce que pensent tout bas nombre de gens de gauche ou nombre d'électeurs qui ne se sentent ni à droite ni à gauche et qu'un climat de bien-pensance insupportable empêche de s'exprimer. En ce sens, Marine Le Pen peut incarner la transgression - le péché - sans la faute - le soupçon d'antisémitisme et de racisme - auprès non seulement des déçus du sarkozysme mais aussi d'autres électeurs désireux d'une nouvelle rupture. Un vivier important et qui est peut-être sensible aux opérations médiatiques telles que sait les conduire la fille de Jean-Marie Le Pen.

La crise est évidemment le second atout de Marine Le Pen. La crise qui atténue les différences entre la gauche - du moins la gauche DSK - et la droite. La crise qui épuise les solutions trop « réformistes » : l'option travailler plus s'est fracassée sur la crise des subprimes, la régulation annoncée par Sarkozy a fait long feu, tandis que l'option socialiste, une sorte de « rigueur juste » est aussi peu crédible qu'attractive.
L'agenda médiatique et la crise, Marine Le Pen possède donc deux atouts non négligeables. A cela s'en ajoute un troisième, peut-être le plus important : l'incapacité évidente de ses adversaires à inventer contre elle autre chose qu'une diabolisation d'autant plus inefficace qu'elle est répétitive, incantatoire et facilement démontable par celle que l'on cherche à atteindre ainsi.
Jean-Luc Mélenchon risque ainsi d'être le seul candidat à disputer à Marine Le Pen les voix du peuple.  N'aurait-elle pas pu, comme lui, signer un livre « Qu'ils s'en aillent tous ? ». Les gens « comme il faut » y percevront probablement un signe de l'infamie du chef du Front de Gauche. Mais peut-on susciter l'enthousiasme des ouvriers des employés et même des cadres en devenant le chevalier blanc de l'Europe ou de l'euro ?








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