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Crises politiques et migrations : la France encore aveugle?

Mercredi 9 Février 2011 à 18:01 | Lu 10576 fois I 74 commentaire(s)

Tefy Andriamanana
Journaliste à Marianne, j'écris sur le numérique ainsi que sur les questions de police/justice... En savoir plus sur cet auteur

Côte d’Ivoire, Tunisie... des pays traditionnellement pourvoyeurs d’immigrés vers la France vivent une période de troubles politiques. Les migrations risquent d'être touchées. Mais le pouvoir politique semble peu à même de maîtriser le phénomène.


L’immigration a bien entendu des causes économiques mais elle a aussi des causes politiques. Pour les médias et l’imaginaire commun, les crises politiques et la chute des régimes dans le Tiers-monde amènent irrémédiablement des masses de réfugiés aux frontières occidentales. En cela, la situation internationale actuelle peut paraître propice à un tel phénomène. En Côte d’Ivoire, la situation reste tendue depuis la victoire contestée de Laurent Gbagbo à la présidentielle de novembre. Ce dernier a été reconnu par le Conseil constitutionnel ivoirien tandis que son rival Alassane Ouatarra a été reconnu par l’Onu, la France et les Etats-Unis. En Tunisie, le régime de Ben Ali est tombé après près d’un mois de manifestations populaires, mais des émeutes mortelles ont eu encore lieu ce week-end. Le pays est actuellement dirigé par un gouvernement de transition. Des troubles ont également lieu en Algérie et au Maroc.

Et certains craignent des conséquences sur notre territoire. En effet, les pays cités sont historiquement de grandes sources d’immigration vers la France. Il y a aussi le cas de l’Egypte (ex-colonie britannique) où le régime de Moubarak est particulièrement contesté. Dernièrement, sur LCI, Dominique Paillé, président de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, prévenait : « A chaque fois qu'il y a écroulement de régime, quel que soit le régime et notamment de ces régimes autoritaires, il y a des flux d'immigrants vers la France notamment ». « Nous nous attendons à une recrudescence de ces flux, de Tunisie, d'Egypte et sans doute d'ailleurs car nous ne sommes qu'au début d'un processus », a-t-il ajouté.  Mais, dans les faits, l'évolution de l'immigration française est plus complexe et, de ce fait, plus dure à maîtriser.

Car la France n’est pas une terre d'accueil pour tous les migrants venant de régimes déchus. En premier lieu, l’image d’une immigration massive d’Europe de l’Est vers notre territoire suite à la chute du Rideau de fer n’est pas tout à fait exact. Si les pays de l’ex-Europe de l’Est ont en effet connu une forte émigration après 1989, elle s’est surtout faite vers l’Allemagne. En effet, jusqu’en 1999, on faisait prévaloir Outre-Rhin le droit du sang dans le Code de la nationalité. Les immigrants d’Europe de l’Est pouvaient donc revendiquer une « souche » allemande pour être en règle. Entre 1990 et 1995, selon les chiffres de l’Université de Sherbrooke, le solde migratoire (immigrants - émigrants) allemand fut positif de 1,956 millions de personnes (il y a plus de personnes entrants que sortant du pays) alors qu’en 1983 et 1990, il avait connu un déficit de 108 486. En France, le déficit migratoire entre 1990 et 1995 était de 401 308 personnes.

Hausse de l'immigration

En revanche, la théorie de Paillé peut s'appliquer (en partie) pour les crises africaines. Les périodes troubles politiquement ont bousculé les relations migratoires entre la France et ses ex-colonies provoquant un afflux d'immigrants de certains pays. C’est le cas par exemple du Congo, lors de la guerre civile de 1993 à 2002. Selon des chiffres de l’Ined, en 1999, on compte 1327 arrivées de Congolais sur le territoire français en vue d’un séjour légal d’un an voire plus, 2109 en 2001, 2608 en 2002. Soit une augmentation de plus de 96,5% entre 1999 et 2002 (voir tableau). 

Même exemple pour la Côte d’Ivoire, toujours en crise politique. La crise débutée en 2002 a elle aussi provoqué un afflux d’immigrés. Parallèlement, l’immigration d’Ivoiriens en France augmente. On compte 1688 immigrants ce pays en 1999, 2648 en 2001 et 3009 en 2002. Soit une augmentation de 78,2% en trois ans. Alors que le nombre d’immigrants venant de l’ensemble des ex-colonies d’Afrique Noire a augmenté de 62,4% dans la même période. Des données qui ne prennent toutefois pas en compte l'immigration de plus court séjour et bien sûr l'immigration irrégulière.

Séjour prolongé

Mais ces chiffres n’expliquent pas tout. Et c'est là une faille de politique migratoire française. Entre 1999 et 2002, l’Algérie, qui commençait à panser ses plaies de la guerre civile, a elle aussi envoyé une forte immigration vers la France, une hausse de près de 130% durant cette période du fait du maintien d’un fort chômage.Et pour bien comprendre quel est exactement le niveau du flux de migrants avec ces pays, il aurait fallu avoir le chiffres de sorties des immigrés vers leur pays d'origine. Or, la France ne dispose pas de données précises. Seule solution alors pour étudier les effets des circulations de populations : se servir du solde migratoire (voir tableau).
 
Pour le Congo, entre 2000 et 2005, ce solde tombe à – 90 699, le plus bas depuis l’indépendance. Un creux qui correspond à une période de troubles politiques dans le pays liés à la guerre civile. En Côte d’Ivoire, entre 1995 et 2000, le solde migratoire est de 375 000, il tombe à -175 000 tout au long de la période 2000 à 2005 et à - 338 732 au cours de l’année 2005, l’évacuation des ressortissants étrangers notamment les Français ne pouvant expliquer à elle seule ce chiffre. A l’inverse, le solde migratoire algérien tombe moins rapidement étant de – 140 000 pour la période entre 2000 et 2005 pour une population bien plus importante (36 millions actuellement).

Ces chiffres laissent donc à penser que les crises politiques n’influent pas seulement sur une plus forte immigration mais aussi sur une installation plus durable des immigrants dans les pays d’accueil. Le démographe Jean-Baptiste Douma, lors du Congrès de l’Union internationale pour l’étude scientifique de la population en 2001, avait présenté une étude sur les immigrés congolais en France. Il avait montré, qu’à partir d’une étude menée en 1997 en pleine guerre civile, que 98,1% des immigrants sont finalement restés en France en raison de la situation politique et l’insécurité dans leur pays d’origine. 98,7% ont donné ou ajouté la crainte du chômage.

Politique de l'autruche

L'immigration en France se situe donc bien dans un contexte international. Les crises politiques amènent des arrivées brusques de migrants à nos frontières et aident aussi à transformer une immigration temporaire en une immigration plus durable. Le risque : que se développe une immigration clandestine, d’une part avec des entrées frauduleuses sur le territoire, d’autre part avec des immigrés en règle qui n’ont pas fait renouveler leurs papiers. La hausse des demandes d'asile est également à prévoir. Sans parler des perturbations sur les marchés de l’emploi locaux, l’immigration étant concentrée dans certaines zones.

Mais faute d’étude sur les sorties du territoire, le partage territorial de l’immigration, les autorités ne peuvent ni prévoir ni gérer une vague soudaine d’immigration. Sans oublier que chaque vague d’immigration est spécifique et n’a ni les même caractéristiques démographiques et sociales d’une autre. La démographe Michèle Tribalat évoquait des statistiques migratoires au « doigt mouillé ». Dans une interview à L’Express en mars 2010, elle disait : « Pouvoirs publics, médias, experts n'inventent pas des chiffres, mais ils privilégient les instruments qui relativisent l'immigration et présentent ses effets sous un jour favorable ou, lorsque ce n'est pas possible, qui mettent les immigrés ou leurs descendants en position de victimes ». Autre exemple de cette méconnaissance : le géographe Christophe Guilluy a démontré, dans son livre Fractures françaises, le fort taux de mobilité des habitants dans les quartiers sensibles. « Des populations précaires et souvent étrangères arrivent sur ces territoires, et des populations mieux intégrées socialement les quittent », disait-il le 7 février dans un chat sur leMonde.fr. Les populations mais les politiques publiques ne s'adaptent pas.

La crise politique qui perdure en Côte d’Ivoire, partagée entre deux gouvernements et deux chefs de l’Etat, pourrait reposer le même problème. Certes, le problème est d’une autre échelle et il est encore trop tôt pour savoir les conséquences nationales et internationales de tous les bouleversements politiques en Afrique du Nord. Mais la France s’était déjà montrée incapable de gérer les flux d’immigrants venant d’Afghanistan ou d’Irak (même si la France n’est pas leur destination finale, préférant l’Angleterre). Et si les pouvoirs publics n'ont pas su prévoir les chambardements politiques en Afrique du Nord, ils ne semblent pas prêts non plus à voir leurs conséquences migratoire sur notre sol. Hormis la déclaration de Paillé, le débat a peu intéressé le monde politique.

Cette négligence d'un éventuel afflux migratoire est caractéristique. Les pouvoirs publics sont incapables de connaître parfaitement les mouvements migratoires en France ou préfèrent batailler sur le nombre de sans-papiers à régulariser. Comme s'ils ne pouvaient que gérer mollement les conséquences au lieu de prévoir et maîtriser la situation. Mais il en va des chiffres de l’immigration comme des chiffres de l’insécurité, pour éviter un débat sensible pour masquer des échecs, tout le monde a intérêt à faire l’autruche. Aux grands applaudissements du FN.








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