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Crise : la fin du court-termisme?Propos recueillis par Philippe Petit | Lundi 6 Octobre 2008 à 16:35 | Lu 10228 fois
Par Bernard Stiegler, philosophe, qui voit dans la crise financière actuelle la sanction du «court-termisme» induit par le consumérisme.
Marianne : Les temps changent, il y a deux ans le PDG du Nouvel Observateur, Claude Perdriel, décidait d’interrompre la parution d’un numéro spécial qu’il avait commandé à plus d’une vingtaine de contributeurs, ce numéro s’intitulait « Les paradoxes du capitalisme », il a été dit aux auteurs dont vous étiez qu’ils ne respectaient pas « la charte social-démocrate » du journal. Aujourd’hui, c’est Michel Aglietta, le père de l’école française de la régulation, qui ouvre le dossier de l’Obs ! Comment l’interprétez-vous ?
Bernard Stiegler : Cela montre à quel point le court-terme est devenu la loi non seulement du monde économique, mais aussi du journalisme et de la plupart des acteurs publics – cet état de fait imposant le règne de ce qu’il faut appréhender comme une bêtise systémique à laquelle personne n’échappe. C’est aussi la crise d’un mode de vie qui a fini par produire un désinvestissement général. Le court-termisme systémique induit par la financiarisation du capitalisme conditionne aussi bien les modes de vie des consommateurs, dont les comportements sont de plus en plus pulsionnels, que les discours des hommes et des femmes politiques qui ne pensent plus qu’au très court-terme de leur élection, ou la mise à mal de la recherche fondamentale étouffée par les critères de la rentabilité immédiate – etc. Du spéculateur au consommateur, la société contemporaine est dominée par la pulsion qui veut sa satisfaction immédiate, étant court-termiste par nature. À ce désinvestissement, il faut opposer ce que l’association Ars Industrialis que je préside a appelé avec Jean-Luc Gréau et Arnaud de Lépine l’investissement durable (conférence téléchargeable sur arsindustrialis.org/…). L’investissement produit l’avenir dont la spéculation ferme au contraire les possibilités. Le spéculateur agit contre les intérêts du monde dans lequel il vit, et c’est pourquoi la financiarisation n’est pas durable : elle détruit le monde. Mais tous ceux qui l’ont soutenue – activement ou passivement – participent d’un même désinvestissement dans leur propre activité. Le populisme politique, par exemple, est aussi pulsionnel que la spéculation : c’est la forme politique de la spéculation. Le populisme industriel mis en œuvre par la télévision est du même ordre : c’est la forme consumériste de la spéculation. La financiarisation liquide le capitalisme de la bourgeoisie qu’elle remplace par un capitalisme mafieux. Mais cela n’est pas induit uniquement par la financiarisation : contrairement à ce qu’a l’air de croire le président de la République, c’est le capitalisme d’actionnariat, où les actionnaires peuvent soumettre les dirigeants à leurs exigences les plus folles, qui conduit à une économie globalement ruineuse pour le monde, généralisant les comportements irresponsables au nom d’une prétendue rentabilité qui produit de plus en plus de de toxicités en tous genres – du CO2 aux actifs bancaires dits toxiques, en passant par mille formes d’addictions. La bourgeoisie investissait et prenait encore soin du monde. Le capitaliste mafieux est structurellement je-m’en-foutiste. Depuis la « révolution conservatrice », ce je-m’en-foutisme est devenu le principe même de la guerre économique. Ce capitalisme-là ne prend aucun engagement dans la durée. Il conduit à une sorte de piraterie : prendre le contrôle d’une activité ou d’une région, en tirer tous les bénéfices possibles le plus vite possible, et se retirer lorsque elle est ruinée. La financiarisation est la mondialisation ainsi entendue. Le spéculateur américain se moque pas mal de l’effondrement de General Motors : il mène ses affaires louches au niveau planétaire. Il n’y aurait donc pas eu que des pirates dans l’aventure capitaliste. Que suppose alors, selon vous, un engagement dans la durée ? «Investir» est un verbe qu’utilise Freud parce que c’est avant tout le désir qui investit. Une histoire d’amour est un investissement amoureux qui dure. Les objets du désir sont projetés dans un temps long – que les sacrements infinitisent. Seul le désir peut produire la fidélisation à ses objets – et la fidélisation est la condition de la fiduciarisation, qui mesure la confiance. Le problème de la fidélité et de l’infidélité est essentiel dans la crise que nous vivons. La société consumériste, reposant sur la pulsion, conduit à une infidélité généralisée. C’est pour cela que Rowan Williams, archevêque de Cantorberry, nous invite dans The Spectator à relire Le Capital ! Vous n’êtes pas très éloigné de ce que disait Nicolas Sarkozy, sous la plume de Henri Guaino, le 25 septembre à Toulon : « le capitalisme, ce n’est pas le court-terme ; c’est la durée, l’accumulation du capital, la croissance à long terme (…) ce n’est pas la primauté donnée aux spéculateurs »…. Il faut saluer un discours politique qui ose admettre qu’il a pu se tromper – car c’est bien ce que dit Nicolas Sarkozy lorsqu’il affirme ne pas vouloir rester « enfermé dans une doctrine qui aurait la rigidité d’une religion ». Mais je ne suis pas sûr que le président de la République pose les problèmes correctement. Il fait par exemple des dirigeants et de leurs stock-options les responsables de la crise, alors que c’est le système de l’actionnariat qui a imposé des rémunérations conduisant à l’irresponsabilité par solidarité avec les intérêts d’actionnaires majoritaires qui ont tous les droits et aucune obligation. Les parachutes dorés sont évidemment à proscrire, mais s’en tenir à ce point peut créer un écran de fumée sur les vraies questions. Le chef de l’État dit à juste titre qu’il va falloir rendre à la puissance publique de nouvelles compétences de régulation. Je m’en réjouis, mais ce n’est que le plus urgent. La véritable question est l’épuisement d’un modèle industriel devenu systémiquement toxique : le modèle consumériste. Le capitalisme du XIXe siècle était productiviste et ne profitait qu’à la bourgeoisie petite, moyenne et grande. Marx comprit que ce modèle conduisait à la baisse tendancielle du taux de profit, à la surproduction, au chômage et à la guerre. L’Amérique trouva une solution dans le modèle consumériste fondé sur une redistribution telle que le producteur prolétarisé devait pouvoir lui aussi devenir un consommateur : tel est le modèle fordiste. Ce modèle rencontre ses limites à la fin du XXe siècle pour bien des raisons dont les plus importantes sont, d’une part, que le consommateur devenu addict est pulsionnel et voit son désir et ses capacités de projection à long-terme ruinés par une dépendance à la consommation de plus en plus court-termiste, et d’autre part, que la consommation devient massivement toxique sur le plan environnemental et intrinsèquement préjudiciable pour les générations futures. Rifkin montrait récemment que la jeunesse américaine ne croit plus au « rêve américain » et à la « valeur travail », n’est plus entreprenante, veut « tout tout de suite » et se réfugie dans les jeux d’argent. Il faut mettre en œuvre un autre modèle industriel. Nicolas Sarkozy dit que le capitalisme a perdu son esprit et je m’en réjouis : c’est pour le montrer que j’ai écrit L’esprit perdu du capitalisme. Mais sa proposition de rendre à l’Etat un rôle de régulation des « dérives » du capitalisme n’est pas à la hauteur de la situation. Il faut être beaucoup plus ambitieux : il faut une véritable rupture, que le candidat à la présidence appelait d’ailleurs de ses vœux. Cette rupture n’a rien de libéral : elle doit au contraire rendre à la puissance publique la capacité à proposer et projeter un avenir à long terme, et elle doit le faire en tirant parti de ce que Jean-Paul Fitoussi évoque dans un ouvrage récent : les technologies cognitives et culturelles qui permettront de sortir du modèle consumériste. L’Etat américain va mettre sept cents milliards de dollars dans les rachats d’actifs toxiques. Imaginons que cette somme ait été investie dans un programme de développement industriel reposant sur les technologies cognitives et culturelles qui permettrait d’éviter que ce soient encore les seuls impératifs de rentabilité à court-terme qui s’imposent à ce domaine, étouffant par avance ses immenses potentialité. Je ne parle pas ici ni d’économie planifiée ni de dirigisme, mais de volonté politique et économique où l’État joue son rôle. Car les formidables possibilités ouvertes par les technologies numériques, où l’on voit se produire de la valeur selon des modèles tout à fait nouveaux, sont pratiquement tuées dans l’œuf par les spéculateurs qui sévissent dans ce domaine comme partout. Imaginons que ces sept cents milliards soient investis sur vingt ans au service d’une élévation du niveau culturel de la jeunesse américaine. Imaginons qu’en France ces technologies soient mises au service d’une réforme de l’audiovisuel dans son ensemble, et non seulement de l’audiovisuel public, pour faire de la télévision un espace de production d’intelligence collective plutôt que de crétinisation systémique. Alors nous commencerions à sortir du court-termisme pulsionnel. Au delà du productivisme issu du XIXe siècle et du consumérisme propre au XXe, il faut aller vers une économie de la contribution, qui reste une économie de marché, une forme de capitalisme, mais qui reconstitue de l’investissement, du désir et de la responsabilité tout en diminuant les tendances à la consommation toxique et le déficit attentionnel de la jeunesse. Sur les médias numériques collaboratifs, la jeunesse ne consomme plus : elle coopère et contribue. Ce sont les possibilités ainsi ouvertes que l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou, Cap Digital, et l’École supérieure de création industrielle explorent dans les Entretiens du nouveau monde industriel, dont la version 2007 paraît aux éditions Mille et une nuits, et dont les travaux se poursuivront au Centre Pompidou les 3 et 4 octobre prochains.
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