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Crise : gagner du temps n'est pas suffisant (1)

Jacques Sapir - économiste | Samedi 15 Mai 2010 à 14:01 | Lu 7124 fois

L'économiste Jacques Sapir nous le dit : «avec ce plan nous n'avons acheté que du temps». Au delà des problèmes de déficit et d'endettement, la crise traduit surtout un phénomène d'euro-divergence entre l'économie allemande et la plupart des autres économies européennes.



Il faut se rendre à l’évidence. À peine calmée le lundi 10 mai par l’annonce d’une plan qualifié de « massif », la spéculation contre l’Euro a repris dès la nuit de lundi à mardi. Elle s’est amplifiée durant toute la journée du 11 mai.

Le plan dit "massif" n'aura apporté que 24h de répit. Nous sommes à nouveau devant la perspective d'une crise systémique de la zone Euro.(1)


Les deux crises de la zone Euro

La crise de l’Euro qui s’est déclenchée dans les derniers jours d’Avril 2010 combine une dimension conjoncturelle (la crise de l’endettement de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie) et une crise bien plus structurelle. Cette dernière est caractérisée par la divergence des logiques entre les principaux pays de la zone Euro, ce que l’on a appelé le phénomène d’Eurodivergence. Elle se manifeste par un accroissement depuis 2000 des différences dans le domaine de l’emploi, de l’épargne et de l’investissement entre les pays de la zone Euro.

Alimenté par les différences de dynamiques économiques et accentué par la politique allemande qui a cherché à profiter de sa position dans la zone Euro en transférant une partie des charges de ses entreprises vers les ménages, ce phénomène a induit des distorsions de productivité importantes. On a vu le déficit de pays comme l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et la Grèce augmenter de manière très importante. Un pays comme la France qui était en excédent avant 2000 s’est retrouvé avec un important déficit. Ce sont ces différences de dynamique qui sont à la base de l’endettement de la majorité des pays de la zone Euro.


Il ne saurait ici y avoir de solution tant que l’on conservera le principe de la monnaie unique sans l’adosser à un budget réellement fédéral. Or, la constitution de ce dernier, non pas à hauteur des 1,29% du PIB mais de l’ordre de 10% à 12% est pour l’instant une impossibilité politique. La crise structurelle de l’Euro apparaît comme sans solution à court terme, ce qui alimente la seconde crise, elle plus conjoncturelle.


Cette crise a été déclenchée par un doute croissant sur les marchés financiers quant à la capacité de pays lourdement endettés de s’acquitter de leur dette. Ainsi, après avoir touché la Grèce, elle a frappé le Portugal, puis l’Espagne, puis l’Italie. Cette crise, d’abord latente durant le quatrième semestre de 2009, a connu une première accélération au début de 2010. Puis, devant l’incapacité des politiques à trouver une solution, on a connu une phase aiguë dans les premiers jours de mai 2010. Le plan adopté dans la nuit de dimanche 9 mai à lundi 10 mai devait y a mis un terme. La réaction des marchés prouve qu’il n’en a rien été et que le doute non seulement subsiste mais tend à s’amplifier.(2)

L’Euro a ainsi repris sa chute et, après être remonté lundi à 1,30 US Dollar, et revenu le mardi 11 à 1,27 Dollar. Ce plan en effet ne constitue en rien une solution à la dimension purement conjoncturelle de cette crise. Il sera rapidement testé à nouveau par la spéculation et ses failles deviendront apparentes.
  • Le fait que dans les 750 milliards d’Euros une large partie (440 milliards) est constituée par des garanties consenties par les États et 250 milliards sont apportés par le FMI. Il est clair que ce plan n’est pas fait pour être réellement utilisé.








  • L’insuffisance globale de la somme (les besoins sont estimés à 900-1000 milliards).








  • La disponibilité des pays à s’engager réellement et au premier chef celle de l’Allemagne.









Il faut donc avoir conscience qu’avec ce plan nous n’avons acheté que du temps. La seule mesure d’importance est la décision de la BCE d’acheter des titres publics et privés, mais elle est loin d’être satisfaisante, et seule une décision de monétiser une partie de la dette aurait pu apporter un réel répit. Ce plan peut donc tenir jusqu’à la fin de l’été (au mieux) comme il peut commencer à craquer dès la semaine prochaine. Dans la situation actuelle, c’est plutôt vers cette dernière hypothèse que l’on se dirige.



L’insuffisance des réactions et la suffisance des milieux politiques

Cette crise est exemplaire de l’aveuglement et de la suffisance des milieux politiques européens. Les problèmes structurels de la zone Euro sont connus depuis des années et nombreux sont les économistes, y compris favorables à l’Euro, qui les ont indiqués(3). La surévaluation de l’Euro que nous avons connue ces dernières années a ajouté à ces problèmes (4).  On savait, de plus que les dynamiques des pays européens divergeaient de manière significative et que ceci ne pouvait pas ne pas poser problème à un moment donné à l’Euro conçu comme monnaie unique (5).
 

Quant aux problèmes conjoncturels, ils sont évidents depuis septembre 2009 et les élections grecques. On est souvent intervenu sur ce dernier point et il n’est pas besoin ici d’y revenir.

Or, rien n’a été fait pour tenter de trouver des solutions tant qu’il en était encore temps. La responsabilité de la classe politique européenne est ici immense. C’est elle qui porte, au premier chef, la responsabilité de la crise, quoi qu’elle en dise. Ce ne sont pas les traders ou les spéculateurs qui portent une réelle responsabilité. En un sens, ils n’ont fait que leur travail qui est de chercher à gagner de l’argent et à éviter d’en perdre.La classe politique européenne, et française en particulier, porte aussi une immense responsabilité de par son refus de mesures susceptibles d’empêcher la spéculation de prendre la puissance que nous lui avons connue ces derniers jours. En se refusant à toute mesure sérieuse sur le contrôle des capitaux, en dépit des éléments montrant la nature profondément destabilisatrice de ces derniers (6).  Elle a instauré les règles du jeu dans lesquelles traders et spéculateurs de tout poil n’ont eu qu’à jouer.


La seule solution qui nous est pour l’instant proposé est le retour rapide à l’équilibre budgétaire. C’est la répétition insensée des politiques déflationnistes du début des années trente qui ont aboutit à de graves crises sociales et ont entraîné en Allemagne la victoire de Hitler. Il convient ici de redire que ce n’est pas l’inflation mais bien la déflation qui a été la cause de la catastrophe que l’Europe a connue à cette époque. Or, c’est très précisément ce que veut imposer la Commission Européenne qui entend ainsi exiger des pays européens qu’ils réalisent simultanément un important ajustement budgétaire.


Les politiques européennes n’ont eu ces dernières années d’autres issues soit que de provoquer un dérapage des finances publiques (en France, Italie, Belgique et en Allemagne aussi…) soit d’imposer un fort accroissement à la dette privée, qui a atteint alors de tels sommets (Espagne, Irlande, Grande-Bretagne) qu’elle est la cause de la crise que nous avons connue. Ces dettes publiques ont aujourd’hui consolidées dans les dette publiques, comme en témoigne la montée très rapide de la dette dans les pays que l’on considérait il y a quelques années encore comme « vertueux ».


 

Tableau 1

État de la dette publique dans les principaux pays de la zone Euro.


2007

2008

2009*

2010**

Taux d’accroissement depuis 2007.

Autriche

59,4%

62,5%

70,4%

75,2%

26,6%

Belgique

84,0%

89,6%

95,7%

100,9%

20,1%

Finlande

33,4%

39,7%

45,7%

36,8%

France

63,8%

68,0%

75,2%

81,5%

27,7%

Allemagne

65,1%

65,9%

73,4%

78,7%

20,9%

Grèce

94,8%

97,6%

103,4%

122,0%

28,7%

Irlande

25,0%

43,2%

61,2%

79,7%

218,8%

Italie

103,5%

105,8%

113,0%

116,1%

12,2%

Pays-Bas

45,6%

58,2%

57,0%

63,1%

38,4%

Portugal

63,5%

66,4%

75,4%

81,5%

28,3%

Espagne

36,2%

39,5%

50,8%

62,3%

72,1%

EUROZONE

66,0%

69,3%

77,7%

83,6%

26,7%

 


* Estimation.
** Prévision
Source : Eurostat. Pour la Finlande, le taux d’accroissement est calculé sur 2008.


Une dernière preuve de la suffisance politique combinée à l’insuffisance des politiques a été donné en France par le vote du PS du plan dit de « sauvetage » de la Grèce. Ce faisant, le PS a commis trois fautes :
  • La première a été d’accepter un plan qui n’est nullement un acte de solidarité avec le peuple grec. Nous empruntons entre 1,5% et 3,3% pour prêter à 5% ! C’est une faute morale que d’avoir voté un tel plan.








  • La seconde est d’avoir confondu un plan d’aide aux banques européennes avec un plan d’aide à la Grèce. Ce plan n’aidera pas ce pays qui, en l’état actuel, n’a pas d’autre choix qu’une solution « à la Russe » combinant un défaut sur la dette avec une sortie de l’Euro et une dévaluation importante. Seul un tel remède est capable de relancer la croissance en Grèce. Le plan d’aide, parce qu’il prétend éviter un défaut, ne fait que prolonger la crise Grecque. C’est ici une faute économique qui a été commise.








  • La troisième faute a été d’accepter un plan qui entérine une politique de rigueur sans précédent. Comment les socialistes pourront-ils désormais s’opposer à l’application de la même rigueur en France, l’ayant accepté sur la Grèce. Il y a là une faute politique énorme.

Que la droite propose et fasse voter ce plan n’est pas étonnante. Elle est dans son rôle. Mais, la capitulation du PS sur ce point est un fait d’importance. Il y a eu, à gauche comme à droite, des députés pour ne pas voter ce plan. Ceci est la preuve que toute la classe politique n’a pas été lobotomisée.


Gouverner, c’est prévoir

(1)  Moses A. et Harrington D.S., "Bank Swaps, Libor Show Doubt on Euro Bailout", 11 mai, Bloomberg, Bloomberg.com

(2)  Regan J. et Harui R., " Euro Erases Gains as Bailout Optimism Ebbs ; Stocks, Copper Drop ", 11 Mai, Bloomberg, Bloomberg.com. Mnyanda L. et Dodson P., " Euro Rally Proves to be Short-Lived on Rate Bets (update 2) ", Bloomberg, Bloomberg.com.

(3) M. Aglietta, "Espoirs et inquiétudes de l'Euro" in M. Drach (ed.), L'argent - Croyance, mesure, spéculation, Éditions la Découverte, Paris, 2004, pp. 235-248. Voir aussi les effets dépressifs de l’Euro dans J. Bibow, “Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This” in J. Bibow and A. Terzi (eds), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (NY), Palgrave Macmillan, 2007.

(4) Pour la France, voir F. Cachia, “Les effets de l’appréciation de l’Euro sur l’économie française”, in Note de Synthèse de l’INSEE, INSEE, Paris, 20 juin 2008.

(5) C. Conrad et M. Karanasos, "Dual Long Memory in Inflation Dynamics across Countries of the Euro Area and the Link between InflationUncertainty and Macroeconomic Performance", in Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics, vol. 9, n°4, novembre 2005 (publié par The Berkeley Electronic Press et consultable sur: http://www.bepress.com/snde )

(6) Kaminsky G.L., C.M. Reinhart and C.A. Végh, “When it Rains, It Pours: Procyclical Capital Flows and Macroeconomic Policies”, Paper prepared for the NBER 19th Conference on Macroeconomics, August 13th, 2004, IMF, Washington DC



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