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Crise financière : la dramatique confusion entre prix et valeur

Emmanuel Giannesini | Mardi 7 Octobre 2008 à 14:44 | Lu 11036 fois

Par Emmanuel Giannesini, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, membre du pôle écologique du Parti Socialiste. La dette publique frappe le budget de l'Etat d'inertie et empêche aujourd'hui de financer la conversion écologique de nos infrastructures. Mais des solutions existent.



Le pôle écologique du Parti Socialiste propose une alternative à la crise financière (crédit : Flickr – Licence CC)
Le pôle écologique du Parti Socialiste propose une alternative à la crise financière (crédit : Flickr – Licence CC)
La réaction du Président de la République et du gouvernement aux manifestations de la crise financière internationale n’ont guère suscité de débat de fond à gauche. Certes, les socialistes ont été unanimes pour dénoncer l’esbroufe du discours de Toulon, c’est heureux, et ont utilement mis en garde contre la mobilisation de l’épargne populaire via le livret A pour consolider des positions bancaires intrinsèquement critiquables. Mais au-delà, l’analyse des causes et des solutions sont-elles si différentes de part et d’autre ?

La dénonciation de la dérive éthique d’un capitalisme de plus en plus dissocié de l’économie réelle a, c’est vrai, quelque chose d’insupportable de la part d’une droite qui n’a jamais raté une occasion d’en accélérer le flux. Et l’intervention massive de la puissance publique, soudain réhabilitée, comme remède unique aux difficultés du marché ferait presque sourire quand on se rappelle l’équation naïve des débuts du quinquennat selon laquelle moins d’Etat entraîne mécaniquement plus de croissance. Il n’empêche : dans les deux cas, ces analyses pourraient être celles d’un parti socialiste au pouvoir, l’hypocrisie en moins.

Les socialistes seront donc dans leur rôle en exigeant du chef de l’Etat demain et du futur candidat Sarkozy dans quatre ans le bilan des promesses de Toulon. Gageons qu’il y aura beaucoup à redire. Mais ils auraient tort de s’en tenir là et de se satisfaire d’une victoire morale sans s’interroger plus avant sur les leçons à tirer de la crise. Celles-ci sont d’une importance capitale pour qui veut croire à une refondation de la gauche, à une reprise de la lutte contre les inégalités et à un renouveau du sens du mot « progrès ». Rien de moins.

On ne proposera pas un programme aussi ambitieux ici, mais plus modestement, trois éléments de réflexion hétérodoxes issus des analyses du pôle écologique du Parti Socialiste, qui esquissent une analyse et une réponse différentes face à la crise actuelle.

Le « paquet fiscal » : gigantesque bévue de l'histoire politique
Le premier point concerne la dette publique. Personne ne se faisait beaucoup d’illusions quant à la capacité du gouvernement à ramener le budget de l’Etat à l’équilibre et à casser l’engrenage de la dette publique depuis l’adoption, à l’été 2007, du désormais fameux « paquet fiscal ». Celui-ci, qui devait provoquer un choc de croissance, restera probablement dans les annales comme l’une des plus gigantesques bévues de l’histoire politique nationale, puisque les faibles marges de manœuvres ramenées par les années 2005 et 2006 ont été dilapidées en pure perte. Le résultat se lit aujourd’hui dans le fait que le gouvernement n’a même pas fait semblant de financer réellement ses mesures anti-crises. Il y a fort à parier que les trois milliards d’euros investis dans le sauvetage de Dexia, de même que l’achat de 30 000 logements non encore construits, seront décomptés comme des opérations en capital, c’est-à-dire sans impact budgétaire affiché. Mais la dépense et l’appauvrissement du bilan de l’Etat seront bien là. François Fillon l’a reconnu à demi-mots en confessant que l’échéance de 2012 pour le retour à l’équilibre des comptes publics ne serait pas tenue.

C’est cet engrenage, qui veut qu’au nom du pragmatisme les dépenses d’aujourd’hui l’emportent systématiquement sur les besoins de demain, auquel le pôle écologique du PS entend s’attaquer. Celui-ci, suivant le texte de sa motion fondatrice, estime que le cycle de la dette est économiquement irresponsable, et que l’idée traditionnelle à gauche qui prétend voir dans le niveau de la dette un indicateur du soutien à l’activité doit être combattue. Les faits le montrent suffisamment : loin de soutenir la croissance (à supposer que cela soit un objectif en soi), la dette publique en perpétue l’atonie et obère les capacités de l’Etat à redéfinir ses priorités. C’est la dette publique qui nous empêche aujourd’hui de financer la conversion écologique de nos infrastructures, de soutenir comme il le mériterait l’effort de recherche en faveur des énergies de demain, de rénover nos écoles et nos hôpitaux ou même de revaloriser une fonction publique en voie de déclassement. C’est la dette publique qui frappe le budget de l’Etat d’une inertie telle que la notion même de priorité politique disparaît au profit d’une alternative entre nouvelle dette (les mesures actuelles) ou simple communication (le Grenelle de l’environnement).

« Financer à l'euro près toute mesure nouvelle »
Dans le cadre du projet social-écologique, la responsabilité politique exige donc de financer à l’euro près toute mesure nouvelle, que ce soit par une réduction de dépense ou l’accroissement d’une recette fiscale. C’est la condition éthique pour ne par reporter sur les générations futures le poids de nos choix collectifs. En l’espèce, à supposer que les mesures annoncées par le gouvernement fussent les bonnes, il est inacceptable qu’elles ne soient accompagnées d’aucun plan de financement précis. Ce ne sont pourtant pas les possibilités qui manquent. Le Président de la République, par exemple, se serait honoré en reconnaissant l’erreur majeure commise un an plus tôt en revenant sur le paquet fiscal (13 milliards d’euros), en accélérant la mise en place de la taxe carbone promise dans son discours de conclusion du Grenelle de l’environnement (4 à 5 milliards d’euros), en procédant à la fiscalisation des stock options comme le demande la Cour des comptes (3 milliards d’euros), ou, s’il préfère agir du côté des dépenses, en accélérant la réforme de la PAC (7 milliards d’euros d’aides aux grandes cultures que les cours mondiaux rendent inutiles) ou en réexaminant le vaste maquis des compensations supportées par l’Etat au titre des exonérations de charges sociales (22 milliards d’euros).

Le deuxième élément de réflexion auquel invite la réponse gouvernementale à la crise porte sur les rapports entre le capital financier et le capital écologique. C’est-à-dire, au fond, entre le court-termisme des marchés, poussé à son degré le plus extrême, et la réalité de notre richesse.

Le constat a déjà été dressé, mais il faut encore s’y attarder et le préciser. La crise actuelle n’a que peu de rapports avec l’économie réelle. Que le ralentissement de la croissance américaine, et les difficultés de quelques centaines de milliers de ménages à faire face aux échéances de leurs prêts immobiliers, soient aujourd’hui au bord de provoquer un cataclysme économique mondial en dit long sur les effets de la financiarisation du monde. Que l’argent ait un prix, cela relève de l’évidence. Que des paris et des anticipations sur ce prix génèrent de la valeur au bilan de ceux qui en font le commerce, et que cette valeur se voit attribuer les mêmes caractéristiques qu’un patrimoine, voilà qui est manifestement beaucoup plus problématique. Cette confusion entre prix et valeur, que l’on pourra juger abstraite ou philosophique, est au cœur même des dérèglements actuels. Elle explique ce qui, vu de Sirius, apparaîtrait comme un paradoxe, à savoir que la destruction de richesses (écologiques dans le cas de ressources non renouvelables, humaines dans le cas de délocalisations sauvages) peut se voir accorder une valeur par le marché. Dans ce système, la norme comptable mondialisée de la fair value, qui, comme son nom ne l’indique pas, rapporte à la valeur instantanée du marché les éléments patrimoniaux du bilan des entreprises, joue le rôle d’une gigantesque trame idéologique où chacun se trouve enserré pour le meilleur et pour le pire.

Les écologistes ont toujours estimé que le moteur du capitalisme résidait dans sa capacité à maximiser le capital privé par la surconsommation du capital gratuit. On le voit, cette analyse reste d’actualité dans sa crudité, mais elle doit déboucher, aujourd’hui, sur une réappropriation politique de la notion de valeur. C’est la raison pour laquelle le pôle écologique défend l’idée d’une révision complète du mode de comptabilisation et de tarification de l’ensemble de nos activités. De la comptabilité patrimoniale des ressources naturelles entrant dans le cycle de production à la généralisation de la fiscalité verte, c’est tout notre système de prix et de valeur qu’il faut renouveler en redonnant un sens durable à la notion de richesse.

Le troisième point que l’on souhaite aborder ici, c’est la dialectique de l’urgent et de l’important. C’est une observation quotidienne que le premier l’emporte toujours sur le second. Les raisons n’en sont pas condamnables, loin de là, tant la pression de l’événement et en l’espèce les risques d’emballement semblent dicter leur loi. Mais cette hiérarchie dans l’action dessine à la longue un monde insatisfait, un monde où l’essentiel n’occupe finalement qu’une place mineure.

« Avarice des moyens alloués à la sauvegarde du patrimoine naturel »
La crise actuelle en offre un aperçu saisissant – et désarmant. On ne peut qu’être d’accord avec Nicolas Hulot sur ce constat amer : la facilité avec laquelle sont dégagées les ressources destinées à sauver le capital financier contraste violemment avec l’avarice des moyens alloués à la sauvegarde du patrimoine naturel. On imagine l’avance qu’auraient pu prendre les Etats-Unis dans la préparation de l’après-pétrole si l’équivalent du plan Paulson et de ses 700 milliards de dollars lui avait été consacré. En France, le peu d’espoir qui subsistait vis-à-vis des engagements écologiques du gouvernement s’est évanoui lorsque la Caisse des dépôts a été appelée au capital de Dexia, amputant de facto la participation qu’elle devait prendre au volet logement du Grenelle.

Et alors ? dira-t-on. Faut-il laisser s’effondrer le système financier international dans l’espoir que sur ses cendres renaîtra, dans dix ans, dans vingt ans, un capitalisme plus responsable et orienté vers le long terme ? Un discours aussi abrupt ne serait ni audible, ni crédible, ni même nécessaire. Car ce n’est évidemment pas l’intervention de l’Etat qui est dommageable en l’espèce, mais le fait qu’en ne posant aucune condition à son soutien – sinon la réforme symbolique mais en réalité mineure des golden parachutes – celui-ci s’est privé de répondre à une question aussi simple que fondamentale : et si la crise était une opportunité ?

Dénoncer, comme à Toulon, la myopie des marchés et le court-termisme généralisé, s’offusquer de la prise de risque érigée en paradigme de la création de valeur, c’est faire l’éloge muet de la croissance durable et de la sociale-écologie. Mais en l’espèce, l’éloge muet l’est resté : pas un mot pour conditionner les aides de l’Etat à une réallocation des priorités d’investissement (par exemple pour Dexia), pas une impulsion pour favoriser prioritairement les PME engagées sur la voie de la croissance verte, pas une volonté pour s’assurer que le sauvetage du système en place, ce n’est pas perpétuer du même coup un modèle de croissance insoutenable.


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