On se croirait revenus à l'Ancien Régime. Le roi s'amuse, le roi dilapide l'argent public, le roi soigne ses amis, le roi enrichit les riches. Pendant ce temps-là, le peuple s'appauvrit...» Ségolène Royal, à sa manière, parle... d'or! Mais François Bayrou aussi, qui n'a cessé de dénoncer cette confusion, cette collusion, entre «l'argent roi et le roi de l'argent». Ces deux-là, et quelques autres, à l'instar de Marianne, n'ont pas déserté la cause, le combat républicain fondateur pour construire un mur d'acier entre la politique, les médias et l'argent. Cela s'appelle la séparation des pouvoirs.
Mais comment peuvent-ils, comment pouvons-nous être aussi peu nombreux à dénoncer cette corruption en marche de l'éthique publique? Qu'on ne s'y trompe pas, nous n'en tirons aucune gloriole, nous ne cherchons pas la posture romantique et morale. Nous voudrions tant partager ce combat contre l'avilissement des puissants devant le veau sacré dont le culte est célébré en toute impunité et fatuité jusqu au sommet de l'Etat. «Enrichissez-vous», ressasse Nicolas Sarkozy, en assurant qu'il sera demain (une fois retiré de l'Elysée) le premier à suivre l'exemple de ses «meilleurs amis, qui, eux, ont bien réussi»... Jamais un président de la République française n'avait ainsi osé confondre réussite et pognon.
Ses prédécesseurs ont toujours mis en avant d'autres principes fondateurs et rassembleurs, d'autres exigences collectives. Solidarité, fraternité, sens du sacrifice et de l'Etat, le bien public avant le bien privé, le progrès social. Tant de valeurs avant le fric, ce fric avec lequel la société française est culturellement fâchée - et pour de bonnes raisons aussi (lire l'article d'Eric Conan, p. 12). De Gaulle le libérateur ne craignait pas d'afficher cette rupture en raillant à l'occasion les représentants du patronat: «Où étiez-vous donc, messieurs, pendant la Résistance?» Pour redresser le pays, le Général avait pourtant besoin d'eux, de leurs capitaux et de leur énergie. H les réclama. Sans s'agenouiller. Il se plaisait à redire: «La politique ne se fait pas à la Corbeille», ni pour la Corbeille. Ainsi la France pouvait- elle se rassembler, se revivifier sur ses bases à la fois laïques et... chrétiennes. Contre l'argent diviseur et corrupteur, ces deux courants, le laïc et le chrétien, se sont toujours retrouvés. Ca n'empêchait évidemment pas l'hypocrisie, ni les petites fortunes entre amis. Mais on préservait au moins les apparences et la morale publique. Lorsqu'elles ne sont plus sauves, alors le corps social est gangrené. Jusqu'à la dislocation. Ou l'insurrection.
De Gaulle avait ses compagnons de la Libération, Nicolas Sarkozy a ses potes du CAC 40. Pourtant, tous les chefs d'Etat, sous la Ve République, ont eu une conscience vive de ce hiatus que pouvait provoquer l'argent. Des jalousies et des haines. De la lutte des classes et des castes qu'il avivait. On pouvait en mettre de côté, à droite bien sûr, mais à gauche aussi, à condition que ce ne soit pas au sommet. Les oligarques de la finance devaient être tenus en lisière du saint des saints Elysée. François Mitterrand prétendait même le proscrire, dénonçant «l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui tue», ce qui n'empêchait pas certains de ses proches de s'en mettre plein les poches. Mais Mitterrand le cynique se gardait d'en faire un système. Le chef de la gauche venu de la droite catholique, à l'instar de ses prédécesseurs qui montraient moins de détestation publique envers l'argent, conservait une prudence, une distance toute prophylactique pour ne pas se brûler à la rougeoyante braise.
Souvenez-vous... Valéry Giscard d'Estaing, pour être né avec une cuillère d'argent dans la bouche, se gardait bien de courir. Souci aristocratique, rapport auvergnat aux biens qu'on n'exhibe pas, surtout lorsqu'on en a. Georges Pompidou, le professeur lettré, volontiers jouisseur, amateur de Porsche comme de villégiatures à Saint-Tropez, fut rappelé à l'ordre et à la salubrité publique par le Général. Ca n'a certes pas empêché le gaullisme immobilier de réaliser une impressionnante razzia sur le grisbi. Mais, à l'époque, on se défiait des affaires et des affairistes, comme des stars et des starlettes. On ne se considérait pas grandi à trop s'afficher avec ceux qui ont fait leur pelote souvent mal acquise, et pas seulement sous l'Occupation.
En ce pays paysan de labour et d'épargne, les grandes fortunes, comme les douleurs, se doivent d'être muettes, en tout cas discrètes.
Jacques Chirac, pour avoir vécu toute sa vie dans les palais nationaux et, parfois, fait danser à son profit l'anse du panier, ne s'en est pas moins gardé de fricoter trop ouvertement avec le haut patronat. Son grand chambellan de l'époque, Dominique de Villepin, secrétaire général de l'Elysée, chassait les marchands de l'Elysée par la porte dès qu'ils revenaient par la fenêtre. Et jamais ce président, par nature radical socialiste, ne s'est vanté de quelques-unes de ses connaissances richement placées. Il disputait même Jean- Pierre Raffarin pour s'être rendu à l'université d'été du Medef et s'être médiatisé aux côtés du patron des patrons, le baron Ernest- Antoine Seillière. «Ce n'était pas convenable ...» Lointaine époque. Nicolas Sarkozy a rompu le fil de cette histoire-là.
Il faut reconnaître au président d'avoir annoncé la couleur bouton d'or, aujourd'hui éclos. Il n'aura dissimulé ni ses fréquentations ni même ses amitiés CAC 40 et show-biz. Ce fut même, croit- il, pour beaucoup dans la légende naissante qui lui fit gagner l'élection présidentielle. Il apportait la prospérité puisqu'il en était entouré. Tant de fées fortunées... La France serait Neuilly, pépites et petite pépées. Que de complexes dans ce rapport décomplexé à l'argent! L'opulence devait ruisseler du haut vers le bas, puisqu'il pleut toujours là où c'est mouillé! Il a plu, mais ça n'a pas mouillé; la théorie du ruissellement généralisé et de l'extinction de la pauvreté s'est effondrée en quelques semaines. Il ne reste plus que le clan des sarkozyens, solidement installés. Des gens souvent respectables, au demeurant.
Qu'on nous entende bien, ces entrepreneurs brillants, souvent fils de pionniers de I industrie ou de la finance, ne sont pas sans «talents», c'est le moins qu'on puisse dire. Leurs aventures, à l'étranger, sont souvent audacieuses et risquées. Il nous arrive même d'en rencontrer et de trouver leur fréquentation roborative. Individuellement, ce sont pour la plupart des personnalités hors du commun. Mais ce ne sont pas des vaches sacrées, et, surtout, ils participent d'un mélange consanguin politique-affaires des plus dangereux, pour la République comme pour eux-mêmes. Certes, ils y trouvent leurs intérêts à court terme: le renforcement de leurs parts de marché, le soutien à 1 export, 1 exclusion ou la marginalisation des gêneurs.
TF1 et M6 ont décroché leur seconde coupure de publicité, pour ne prendre que cet exemple. La déstabilisation minutieusement organisée à l'Elysée du secteur public devrait profiter considérablement au secteur privé dans son ensemble. Plus généralement, ces messieurs, personne n'en doute, ne peuvent qu'être satisfaits du bouclier fiscal ainsi que de l'exonération de 95% des droits de succession. A en croire, d'ailleurs, les témoignages de nombre de conseillers ministériels, il ne se décide plus rien dans les cabinets sans que ne soient pris en compte les desiderata réels ou supposés des «puissants amis du président». En dépit des proclamations tartarines de la campagne électorale, Nicolas Sarkozy ne s'est toujours pas attaqué aux parachutes en or et autres superbénéfices, dont il avait pourtant stigmatisé «l'immoralité». Mais comment pourrait-il s'en prendre à son «frère» ou au «frère de son frère»...
Foin des hypocrites, fini les tartufes: il suffirait de tout montrer pour tout justifier.
«Ainsi réhàbilite-t-on impunément le vice, en prétendant lutter contre la dissimulation, s'indigne François Bayrou, le chef centriste. Mais la démocratie, ce n'est pas la transparence, ni la lumière prétendument jetée sur les pouvoirs accordés au monarque suprême. La démocratie, ce sont les contre-pouvoirs et la séparation des pouvoirs, de l'argent, des médias et de la politique.» Vieille affaire, aussi vieille que la démocratie, justement.
On s'étonne donc que tout cela ne suscite pas aujourd'hui plus d'émoi. On s'interroge: pourquoi la mise à mal de principes qui nous sont si «chers», qui sont notre «fonds culturel français» ne soulève pas, pour l'instant, davantage d'indignations et de pro testations? Nul doute que demain on ne s'émeuve bruyamment, que les clameurs de la colère n'assourdissent et n'assombrissent jusqu'à la tempête un ciel que le monarque voudrait croire dégagé. Dans les yeux des Français (lire le reportage de Daniel Bernard, p. 18), ce n'est pas seulement de la grogne qu'on lit; c'est de la colère, et parfois des barricades! Ce n'est pas parce que les journalistes jouent en sourdine - où sont passées les enquêtes dévastatrices du Monde? et les insurrections populaires de Libération? et même les indignations libérales du Figaro, pour lequel «sans liberté de blâmer il n'est pas d'éloge flatteur»? -, ce n'est pas parce que les oppositions sont aux abonnés absents qu'il faut s'imaginer que tout passe sans laisser de traces. Rien ne se perd, rien ne s'oublie.
Le fil d'or de la modernité américano-sarkozyste court dans l'inconscient collectif. Les blessures qu'il provoque ne se voient pas forcément. Mais il faut savoir regarder. Et entendre.
Notamment ce retour de rumeur poujadiste, de taxi en comptoir. «De toute façon, là-haut, ils s'en foutent plein les poches», enragent tous ceux qui ne parviennent plus à faire le plein d'essence. Car le goût de la vie s'indexe désormais au prix du pétrole. L'un est à la baisse, quand l'autre est en hausse. Vertigineusement.
Les dépenses pour les transports ont dépassé celles pour le logement. On ne craint plus seulement de perdre son toit, mais d'être isolé, de ne plus pouvoir aller travailler. Angoisses cumulatives. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy, avec ses amis, danse la gigue de l'argent, en invoquant les temps meilleurs à venir. Mais le grand sorcier n'a plus de magie. Le charme est rompu. H s'agite, et le ciel demeure désespérément vide. Au loin, on n'annonce que des ennuis. Et il n'y aurait qu'une fille de militaire - Royal -, un fils de paysan - Bayrou -, deux enfants de l'Eglise, une femme de gauche, un homme du centre, pour sonner l'alarme? Sans oublier Olivier Besancenot, un fonctionnaire fils de profs qui bat son tambour sur la peau des vieilles valeurs morales et internationalistes désuètes. Mais où sont passés les libéraux giscardiens qui dénonçaient «les copains et les coquins du RPR»? Que sont devenus les gaullistes authentiques qui stigmatisaient «la folie affairiste d'une société malade du lucre»? Et les socialistes qui combattaient «les forces de l'argent et du grand capital» aujourd'hui ouvertement coalisées, enlacées dans une «fraternité» avec les puissants et les riches que jamais leurs ancêtres n'avaient osée?
Ah, c'est vrai, ils précongressent, les socialistes, comme des veaux qui pâturent. Chacun broute son pré carré et rumine la doxa de l'adaptation forcée au marché libéral.
Sous les ricanements des dieux élyséens...