Commentaires de blog : l'injure est parfois un compliment
Vendredi 12 Août 2011 à 05:01 | Lu 4737 fois I 0 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Même s'il a tendance à riposter aux commentaires hostiles - et souvent anonymes - qu'il reçoit sur son blog, Philippe Bilger préfère se persuader que l'injure est d'une certaine manière un compliment...
La violence du monde, à Londres ou ailleurs, est un fait qu'on ne discute plus.
La Libye, la Syrie, chaque jour, peuplent l'Histoire de leurs morts et rien apparemment ne résiste à cette pente fatale du sang.
La famine, le désastre financier, l'extrême pauvreté contrastant avec l'opulente richesse constituent, dans des registres différents, les implacables leçons et les terribles avertissements d'un univers égaré, à la recherche désespérée d'un sens, d'un semblant de cohérence et d'équité.
L'infiniment grand renvoie à l'infiniment petit. En effet, sans prétendre comparer le champ clos et exigu d'un blog avec l'immense inventivité de notre terre, de ses souffrances et de ses impasses, j'ai souvent été frappé de voir à quel point la violence, qui sourd de partout, se réfugie aussi dans certains commentaires qui semblent se désintéresser du billet pour ne s'attacher qu'à la mise en pièces voluptueuse de son rédacteur.
Cette volonté de faire mal, cet ancrage renouvelé dans l'insulte et la vulgarité blessent moins qu'ils n'obligent à questionner la nature humaine qui paraît se complaire parfois à ces manifestations chargées symboliquement, grâce à des mots emplis de haine, de tuer.
Je n'évoque pas l'attitude de ces commentateurs qui s'avancent masqués et à l'abri de leur anonymat vous fusillent, leur lâcheté étant rassurée par l'impossibilité de leur répondre.
Je pense plutôt à des esprits qui ont besoin d'exprimer une détestation intime, personnelle et viennent éructer sur un blog dont par ailleurs ils dénoncent la nullité, la vacuité en des termes qui me laissent pantois, tant on y sent une férocité jouissive à se vautrer dans l'abject. Non pas du fond mais à l'égard de cet être qui a le culot d'écrire des billets, qu'on exècre mais auquel on désire férocement exprimer son fait. Ce qui est remarquable, en face de telles outrances, c'est qu'une réponse modérée, comme si la première intervention était admissible, loin de calmer entraîne une exacerbation encore plus vive, un déchaînement encore plus incontrôlé. Il y a une violence extrême qui fait du bien parce qu'elle fait du mal.
Je pourrais évidemment ne pas me compliquer la tâche ni me poser des problèmes de conscience. Mais force est d'admettre que dans cet arbitrage nécessaire entre le souci de sauvegarder la part intellectuelle et civilisée de la pensée et l'obsession de rester fidèle à l'esprit de ce blog qui privilégie la liberté d'expression, j'ai trop souvent opté pour la seconde branche de cette alternative. Au grand dam, d'ailleurs, de beaucoup de mes commentateurs qui estiment indigne de devoir coexister avec de telles ignominies. J'avoue - ceci n'est pas à mon avantage - que j'éprouve comme un étrange plaisir presque pervers non pas à me laisser ainsi vilipender mais à jouer le libéral et à publier ce qui m'accable. Pourtant, je crois que je ne changerai pas.
D'autant plus qu'au milieu de cette réflexion à laquelle j'attache quelque intérêt même si elle ne concerne que moi, je me suis senti conforté par une illustre et complexe personnalité, un formidable écrivain, Virginia Woolf, qui, dans une série remarquable sur les « bandes à part » parue dans Libération, a offert l'exemple suivant qui est très éclairant. Dans une lettre de 1936, elle écrit qu'elle a « sans doute répondu avec beaucoup trop de véhémence... et si j'avais pris le temps de la réflexion, j'aurais retenu ma plume. Je suis tout à fait d'accord : l'injure est un compliment ».
C'est tellement vrai. Celui qui s'attache à vous au point de vous combler d'une hostilité absolue vous honore d'une certaine manière. J'aimerais en être tellement persuadé que tout réflexe de riposte m'abandonnerait.
Je ne suis pas encore parfait.
La Libye, la Syrie, chaque jour, peuplent l'Histoire de leurs morts et rien apparemment ne résiste à cette pente fatale du sang.
La famine, le désastre financier, l'extrême pauvreté contrastant avec l'opulente richesse constituent, dans des registres différents, les implacables leçons et les terribles avertissements d'un univers égaré, à la recherche désespérée d'un sens, d'un semblant de cohérence et d'équité.
L'infiniment grand renvoie à l'infiniment petit. En effet, sans prétendre comparer le champ clos et exigu d'un blog avec l'immense inventivité de notre terre, de ses souffrances et de ses impasses, j'ai souvent été frappé de voir à quel point la violence, qui sourd de partout, se réfugie aussi dans certains commentaires qui semblent se désintéresser du billet pour ne s'attacher qu'à la mise en pièces voluptueuse de son rédacteur.
Cette volonté de faire mal, cet ancrage renouvelé dans l'insulte et la vulgarité blessent moins qu'ils n'obligent à questionner la nature humaine qui paraît se complaire parfois à ces manifestations chargées symboliquement, grâce à des mots emplis de haine, de tuer.
Je n'évoque pas l'attitude de ces commentateurs qui s'avancent masqués et à l'abri de leur anonymat vous fusillent, leur lâcheté étant rassurée par l'impossibilité de leur répondre.
Je pense plutôt à des esprits qui ont besoin d'exprimer une détestation intime, personnelle et viennent éructer sur un blog dont par ailleurs ils dénoncent la nullité, la vacuité en des termes qui me laissent pantois, tant on y sent une férocité jouissive à se vautrer dans l'abject. Non pas du fond mais à l'égard de cet être qui a le culot d'écrire des billets, qu'on exècre mais auquel on désire férocement exprimer son fait. Ce qui est remarquable, en face de telles outrances, c'est qu'une réponse modérée, comme si la première intervention était admissible, loin de calmer entraîne une exacerbation encore plus vive, un déchaînement encore plus incontrôlé. Il y a une violence extrême qui fait du bien parce qu'elle fait du mal.
Je pourrais évidemment ne pas me compliquer la tâche ni me poser des problèmes de conscience. Mais force est d'admettre que dans cet arbitrage nécessaire entre le souci de sauvegarder la part intellectuelle et civilisée de la pensée et l'obsession de rester fidèle à l'esprit de ce blog qui privilégie la liberté d'expression, j'ai trop souvent opté pour la seconde branche de cette alternative. Au grand dam, d'ailleurs, de beaucoup de mes commentateurs qui estiment indigne de devoir coexister avec de telles ignominies. J'avoue - ceci n'est pas à mon avantage - que j'éprouve comme un étrange plaisir presque pervers non pas à me laisser ainsi vilipender mais à jouer le libéral et à publier ce qui m'accable. Pourtant, je crois que je ne changerai pas.
D'autant plus qu'au milieu de cette réflexion à laquelle j'attache quelque intérêt même si elle ne concerne que moi, je me suis senti conforté par une illustre et complexe personnalité, un formidable écrivain, Virginia Woolf, qui, dans une série remarquable sur les « bandes à part » parue dans Libération, a offert l'exemple suivant qui est très éclairant. Dans une lettre de 1936, elle écrit qu'elle a « sans doute répondu avec beaucoup trop de véhémence... et si j'avais pris le temps de la réflexion, j'aurais retenu ma plume. Je suis tout à fait d'accord : l'injure est un compliment ».
C'est tellement vrai. Celui qui s'attache à vous au point de vous combler d'une hostilité absolue vous honore d'une certaine manière. J'aimerais en être tellement persuadé que tout réflexe de riposte m'abandonnerait.
Je ne suis pas encore parfait.
Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.
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