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Comment préparer l'après-Obama?

Elie Arié - Tribune | Mercredi 2 Décembre 2009 à 11:01 | Lu 5132 fois

Barack Obama ne sera pas là tout le temps. Si on doit espérer que ses successeurs ne renouent pas avec la ligne néoconservatrice, l'Europe ne peut cependant pas se reposer sur les avancées des Etats-Unis. Elie Arié nous propose des lignes de réflexion pour préparer l'après-Obama.



Le temps qui passe pourrait sembler donner chaque jour davantage raison à la thèse du « choc des civilisations », développée dans l'essai d’analyse politique de l’Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard, paru en 1996. Et le débat, à mon avis artificiel et électoraliste, initié par le gouvernement sur l’« identité nationale » devrait la remettre au centre de la discussion.

La théorie de Huntington est indéniablement originale, rompant avec celle de Fukuyama sur « la fin de l’Histoire », née à l’écroulement de l’ Union Soviétique,  d’ un monde désormais unanimement acquis à l’économie de marché et à la démocratie politique.

Pour Huntigton, ce sont bien  les identités et les culture nationales qui engendrent les conflits et les alliances entre Etats, et non les idéologies politiques : pour lui , une civilisation est «  le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut de l’identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces ; elle se définit à la fois par des éléments objectifs, comme la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d’auto-identification ».

La modernisation des Etats non-occidentaux n’a pas entraîné leur occidentalisation, mais plutôt renforcé l’attachement à leur civilisation propre ; la démocratie a mis au pouvoir des partis hostiles aux valeurs occidentales, la libéralisation du commerce ne résoudra pas  les conflits identitaires entre nations : l’affrontement entre partisans du multiculturalisme et défenseurs de la civilisation occidentale constitue le «véritable conflit aux Etats-Unis », et la survie de l’ Occident dépendra de la capacité des Américains à réaffirmer son identité occidentale fondée sur l’héritage européen.

Il faut aborder la question  en s’interrogeant sur les raisons du succès de cette  thèse après le 11 Septembre 2001 , alors qu’elle avait été publiée cinq ans plus tôt.

Même s’il existe une différence entre les multiples formes de démocratie occidentale, qui se répartissent entre deux pôles  :
américain : fédéral, religieux, communautariste et imprégné des valeurs de la libre entreprise,
français : centralisateur, laïc, faisant une large place à la notion de service public,
(ces deux pôles étant les seuls porteurs d’une prétention universaliste, d’où la chronicité des différents franco-américains) , elles partagent toutes les mêmes valeurs démocratiques (souvent détournées dans l’Histoire : empires coloniaux européens, soutien américain à des régimes dictatoriaux) .

Mais les attentats du 11 Septembre ont accentué les divergences transatlantiques, les Etats-Unis de George W. Bush ayant déclaré une « guerre au terrorisme déterritorialisé », feignant de prendre pour une idéologie ce qui n’est qu’une stratégie rendue possible par la globalisation qu’ils ont eux-mêmes imposée. Ils ont dû, dès lors, inventer des fondements idéologiques pour justifier leur conception de la nouvelle mission providentielle dont ils se sont investis.

En réalité, cet unilatéralisme trouve son explication dans  les évolutions profondes survenues dans la société américaine, remontant, au moins, à la contre-culture des années 1960: la lutte contre la ségrégation raciale des Etats du Sud, la libération des mœurs, le recul de la « morale judéo-chrétienne » (si tant est que ce concept recouvre une réalité simple), le féminisme, le mouvement gay, le mouvement des droits civiques, les manifestations des campus contre la guerre du Vietnam remettaient profondément en cause les valeurs de l’establishment Wasp traditionnel.

Dès 1972, l’avocat Lewis Powell (devenu ensuite juge à la Cour Suprême) décrivait l’«adversaire» parvenu au cœur des centres qui influencent l’opinion :  les campus, les médias, la communauté intellectuelle, les politiciens, et ajoutait : « le temps est venu pour le business américain de mobiliser ses capacités, sa lucidité, pour les retourner contre ceux qui veulent le détruire ; l’enjeu, c’est la survie de la libre entreprise » ; et de définir quatre grands domaines pour cette contre-offensive : « L’Université, les médias, l’establishment politique, le système judiciaire ».

Cette idéologie a été définitivement mise en forme par les « néocons’ », qui ont bâti un modèle de référence fondé sur :
la dérégulation de l’économie, à l’intérieur et à l’extérieur du pays ;
la globalisation d’un modèle alliant hyperlibéralisme économique et référence à la démocratie ;
l’interventionnisme militaire, au besoin « préventif » ;
le rejet de l’ONU et de toute alliance contraignante ;
la protection absolue du territoire par un bouclier antimissile ;
le refus de tout engagement susceptible de nuire, même à court terme, aux intérêts américains (protocole de Kyoto).

Mais, dans ce nouveau rôle d‘«hyperpuissance »,  les Etats-Unis se sont heurtés à deux obstacles majeurs:
1-l’obligation de compenser leur dépendance économique croissante vis-à-vis du reste du monde (déficits colossaux de la balance des paiements et de l’endettement extérieur), notamment de la Chine;
2-une fuite en avant militaire  qui remet en cause les principes traditionnels de l’ordre international, et qui, radicalisant (entre autres) le monde arabo-musulman, risque de donner une réalité à la guerre des civilisations qui lui a servi de prétexte.

Or, ces deux obstacles ne pourront être surmontés dans la durée, car les Etats-Unis n’en auront pas éternellement les moyens financiers ni militaires, comme le démontre très bien Emmanuel Todd dans son ouvrage « Après l’Empire ».

Dès lors : que peut et doit faire la France ?
Heureusement, la tradition démocratique issue du New Deal est toujours ancrée dans l’ Histoire des  Etats-Unis : Barack Obama et les néocons’, ce n’est tout de même pas la même chose !
Nous pouvons et devons œuvrer à une  action dont les bases  sont plus faciles à énoncer qu’à appliquer, mais il n’ en existe pas d’autres :
- Asseoir les principes d’un ordre mondial stable, et conduire les Etats-Unis à accepter de se situer dans le cadre d’un monde multipolaire, même s’ils resteront encore longtemps la première puissance militaire et économique mondiale,  dans lequel des acteurs importants de plus en plus nombreux émergent: la Chine, le Japon, l’Inde, le Brésil, la Russie…et (c’est moins sûr) l’Europe.

- Résoudre en priorité les questions politiques pendantes les plus génératrices de radicalisations, et les plus susceptibles d’échapper au contrôle de leurs acteurs ,  notamment les conflits israélo-palestinien, russo-caucasiens, et surtout afghan avec l’appui possible aux talibans de la puissance nucléaire qu’est devenu le Pakistan.

- Désamorcer l’immense problème du sous-développement du Sud.

Pour parvenir à jouer efficacement ce rôle, l’Europe devra se doter des moyens, notamment militaires, d’une autre politique : le principal reproche qu’on puisse lui adresser aujourd’hui est de se cantonner à la seule action du verbe.



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