Comment Orban est devenu un Chavez de droite (2/3)
Mercredi 11 Janvier 2012 à 12:01 | Lu 3598 fois I 5 commentaire(s)
Henri de Montety - Tribune
Si les nouvelles mesures économiques adoptées par le gouvernement hongrois ne font pas l'unanimité, elles doivent être considérée avant tout dans la perspective des spécificités du pays que d'après les exigences européennes.
Revenons à la vie économique, c’est-à-dire à la taxation des activités bancaires et de certains secteurs de l’économie, à la nationalisation des fonds de retraite privés, à la remunicipalisation (qui n’est pas généralisée au niveau national) de certains services publics, à la conversion à taux fixe des emprunts contractés en devises par les ménages, à la tentative de mainmise sur la Banque nationale, etc… (La liste est longue).
C’est la politique du « Chavez de droite hongrois ». Lors d’une récente conférence diplomatique donnée par le chef de la fraction parlementaire du Fidesz (János Lázár), un ambassadeur européen demandait si ces mesures étaient conformes à l’esprit et à la lettre de la réglementation européenne. Et le Hongrois de répondre que les règles du libéralisme ne sont pas applicables aux services de base (eau, gaz, électricité) dans un pays où toute une partie de la population doit survivre avec moins de 300 euros par mois. Les autres secteurs restant bien sûr ouverts à la libre concurrence.
Derrière ces paroles se profile un second constat : vingt ans après le changement de régime, la Hongrie est un pays qui reste pauvre (et s’est appauvri par rapport à ses voisins). La hausse nominale des salaires – accompagnée d’un élargissement considérable des différences de revenus – compense imparfaitement la hausse des prix, et certainement pas le démantèlement ou le délabrement des services publics, en particulier de la santé, de l’éducation et de la culture (en particulier : la culture populaire de qualité n’est plus).
Autre anecdote, pour introduire le troisième constat : à l’occasion d’une conférence donnée à Budapest au printemps 2011, Emmanuel Todd développait malicieusement l’analyse de Jacques Sapir sur la stratégie industrielle allemande (déflation compétitive et sous-traitance à bas prix en Europe centrale dans le but, non de concurrencer les Chinois qui produisent de toute façon beaucoup moins cher, mais d’asphyxier les concurrents voisins d’Europe, c’est-à-dire les Français, Espagnols, Italiens, en pleine désindustrialisation). Un auditeur hongrois répliqua : certes, mais les Allemands nous apportent au moins des postes de travail (dans les usines Audi, Mercedes, Opel).
Et que font les Français, qui ont investi dans la grande distribution, dans la distribution d’eau ? Ils n’apportent ni valeur ajoutée, ni exportation, ni poste de travail. Malgré son caractère sommaire (en réalité, la France est présente dans d’autres secteurs plus productifs comme la pharmacie ou les BTP), ce jugement est tout de même dérangeant. La France est-elle devenue si atone qu’elle ne puisse être écoutée qu’à l’aune de sa contribution économique ? (Il fait relire à ce propos le livre de Georges-Henri Soutou : L'impérialisme du pauvre : la politique économique du Gouvernement français en Europe centrale et orientale de 1918 à 1929).
Continuons dans l’analyse de la situation présente. En particulier, nous devons tenter de comprendre comment et pourquoi le gouvernement de Victor Orban, si tatillon sur la question de la souveraineté nationale, s’est aussi volontiers plié à l’intégration de la Hongrie dans le hinterland industriel allemand d’Europe centrale (en septembre dernier, il inaugurait encore une nouvelle tranche de l’usine Audi à Gyõr) (1). La promesse des postes de travail est une chose, mais ce n’est pas suffisant (la Hongrie a suffisamment prouvé qu’elle distinguait bien le volontarisme politique des contraintes économiques).
C’est la politique du « Chavez de droite hongrois ». Lors d’une récente conférence diplomatique donnée par le chef de la fraction parlementaire du Fidesz (János Lázár), un ambassadeur européen demandait si ces mesures étaient conformes à l’esprit et à la lettre de la réglementation européenne. Et le Hongrois de répondre que les règles du libéralisme ne sont pas applicables aux services de base (eau, gaz, électricité) dans un pays où toute une partie de la population doit survivre avec moins de 300 euros par mois. Les autres secteurs restant bien sûr ouverts à la libre concurrence.
Derrière ces paroles se profile un second constat : vingt ans après le changement de régime, la Hongrie est un pays qui reste pauvre (et s’est appauvri par rapport à ses voisins). La hausse nominale des salaires – accompagnée d’un élargissement considérable des différences de revenus – compense imparfaitement la hausse des prix, et certainement pas le démantèlement ou le délabrement des services publics, en particulier de la santé, de l’éducation et de la culture (en particulier : la culture populaire de qualité n’est plus).
Autre anecdote, pour introduire le troisième constat : à l’occasion d’une conférence donnée à Budapest au printemps 2011, Emmanuel Todd développait malicieusement l’analyse de Jacques Sapir sur la stratégie industrielle allemande (déflation compétitive et sous-traitance à bas prix en Europe centrale dans le but, non de concurrencer les Chinois qui produisent de toute façon beaucoup moins cher, mais d’asphyxier les concurrents voisins d’Europe, c’est-à-dire les Français, Espagnols, Italiens, en pleine désindustrialisation). Un auditeur hongrois répliqua : certes, mais les Allemands nous apportent au moins des postes de travail (dans les usines Audi, Mercedes, Opel).
Et que font les Français, qui ont investi dans la grande distribution, dans la distribution d’eau ? Ils n’apportent ni valeur ajoutée, ni exportation, ni poste de travail. Malgré son caractère sommaire (en réalité, la France est présente dans d’autres secteurs plus productifs comme la pharmacie ou les BTP), ce jugement est tout de même dérangeant. La France est-elle devenue si atone qu’elle ne puisse être écoutée qu’à l’aune de sa contribution économique ? (Il fait relire à ce propos le livre de Georges-Henri Soutou : L'impérialisme du pauvre : la politique économique du Gouvernement français en Europe centrale et orientale de 1918 à 1929).
Continuons dans l’analyse de la situation présente. En particulier, nous devons tenter de comprendre comment et pourquoi le gouvernement de Victor Orban, si tatillon sur la question de la souveraineté nationale, s’est aussi volontiers plié à l’intégration de la Hongrie dans le hinterland industriel allemand d’Europe centrale (en septembre dernier, il inaugurait encore une nouvelle tranche de l’usine Audi à Gyõr) (1). La promesse des postes de travail est une chose, mais ce n’est pas suffisant (la Hongrie a suffisamment prouvé qu’elle distinguait bien le volontarisme politique des contraintes économiques).
Un modèle de développement économique particulier
D’ailleurs, les relations germano-hongroises ne sont pas exemptes de tensions. En témoignent la plainte contre la taxe exceptionnelle sur les grandes entreprises déposée à la Commission européenne en décembre 2010 par des grands investisseurs étrangers, dont la majorité sont des Allemands (RWE, E.ON, Deutsche Telekom, Allianz, …). Le ministre des Affaires étrangères allemand fut aussi parmi les premiers à réagir, et le plus durement, contre la loi des médias de janvier 2011.
Rappelons-nous que le « socialisme au goulash », de si bonne mémoire (la « baraque la plus agréable du camp » !), fut essentiellement financé par l’ouverture de la Hongrie aux prêteurs internationaux. Or, au lieu d’obtenir l’annulation partielle de leur dette, comme le firent sans vergogne les Polonais (au début des années quatre-vingt-dix, négociée avec les Club de Paris et de Londres), les Hongrois ont tenu à rembourser, notamment grâce à la vente des grandes entreprises publiques.
La méthode des privatisations par appel d’offre augurait également une modernisation rapide de l’appareil industriel (mais aussi de confortables rentes aux banques d’affaires). Ainsi, pendant des années, la Hongrie fut-elle, et de loin, le meilleur élève de l’Europe centrale et orientale. On scrutait alors les tableaux récapitulatifs du Foreign Direct Investment avec autant d'anxiété qu’on examine aujourd’hui les rapports des agences de notation.
Aujourd’hui ? Le FDI n’est plus à la mode, mais sa valeur cumulée en Hongrie s’élève à 60 milliards d’euros (plus de la moitié du PIB hongrois en 2010), dont 25 % provient d’Allemagne et 5% de France ; le reste est autrichien (13%) ou d’origines diverses (Pays-Bas, Luxembourg, 20%) (2). Ces données suffiraient à expliquer la tendance schizophrénique de l’économie hongroise. Mais il y a autre chose.
A lire aussi : Comment Orban est devenu un Chavez de droite (1/3)
(1) Audi est présent en Hongrie depuis 1994. Le constructeur est connu pour s’assurer de généreuses subventions de l’Etat hongrois en menaçant régulièrement d’aller produire ailleurs.
Le 6 avril 2011, le ministre hongrois de l’Economie nationale annonçait avoir « ramené à la vie l’affaire des constructeurs automobiles ». En accordant à Audi une subvention d’environ 20 000 euros par poste de travail, il comptait sur la création d’environ 18 000 postes indirects. (source : )
(2) Source : ITD Hungar y 2009
Rappelons-nous que le « socialisme au goulash », de si bonne mémoire (la « baraque la plus agréable du camp » !), fut essentiellement financé par l’ouverture de la Hongrie aux prêteurs internationaux. Or, au lieu d’obtenir l’annulation partielle de leur dette, comme le firent sans vergogne les Polonais (au début des années quatre-vingt-dix, négociée avec les Club de Paris et de Londres), les Hongrois ont tenu à rembourser, notamment grâce à la vente des grandes entreprises publiques.
La méthode des privatisations par appel d’offre augurait également une modernisation rapide de l’appareil industriel (mais aussi de confortables rentes aux banques d’affaires). Ainsi, pendant des années, la Hongrie fut-elle, et de loin, le meilleur élève de l’Europe centrale et orientale. On scrutait alors les tableaux récapitulatifs du Foreign Direct Investment avec autant d'anxiété qu’on examine aujourd’hui les rapports des agences de notation.
Aujourd’hui ? Le FDI n’est plus à la mode, mais sa valeur cumulée en Hongrie s’élève à 60 milliards d’euros (plus de la moitié du PIB hongrois en 2010), dont 25 % provient d’Allemagne et 5% de France ; le reste est autrichien (13%) ou d’origines diverses (Pays-Bas, Luxembourg, 20%) (2). Ces données suffiraient à expliquer la tendance schizophrénique de l’économie hongroise. Mais il y a autre chose.
A lire aussi : Comment Orban est devenu un Chavez de droite (1/3)
(1) Audi est présent en Hongrie depuis 1994. Le constructeur est connu pour s’assurer de généreuses subventions de l’Etat hongrois en menaçant régulièrement d’aller produire ailleurs.
Le 6 avril 2011, le ministre hongrois de l’Economie nationale annonçait avoir « ramené à la vie l’affaire des constructeurs automobiles ». En accordant à Audi une subvention d’environ 20 000 euros par poste de travail, il comptait sur la création d’environ 18 000 postes indirects. (source : )
(2) Source : ITD Hungar y 2009
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