Comment Marianne2 s'est (auto)censuré...Bénédicte Charles | Mardi 28 Avril 2009 à 07:00 | Lu 18650 fois
Vous ne verrez pas la vidéo parodique que l'équipe de Marianne2 avait réalisée à l'occasion du lancement de la nouvelle formule du site. Voici pourquoi.
Ce matin, nous aurions dû mettre en ligne une vidéo marrante annonçant la nouvelle version de Marianne2 (qui doit sortir demain, faut-il le rappeler ?). Mais cette vidéo, vous ne la verrez pas. Notre avocat nous a formellement déconseillé de la mettre en ligne. Que contenait-elle de si infâme qu’un homme de loi ne pût supporter ? Une horrible atteinte à la vie privée de personnages publics qui, tels une Laurence Ferrari, sont réputés pour leur promptitude à traîner les médias en correctionnelle - et au tribunal civil, pour encore plus de sous ? Des propos diffamatoires envers Nadine Morano - qui ne poursuit pas Internet que de sa vindicte mais aussi avec ses avocats ? Ni l’un ni l’autre. En fait, le petit film réalisé par l’équipe de Marianne2 était une parodie de « L’invité de RTL », avec dans le rôle de l’interviewé Philippe Cohen, rédacteur en chef du site, et dans celui de Jean-Michel Aphatie, un collègue qui fait rire tout le monde devant la machine à café en imitant l’accent du sud-ouest et les tics de langage de l’intervieweur-vedette de RTL. Le faux Aphatie y posait au vrai Philippe Cohen des questions relatives à notre nouvelle formule sur son ton « bien à lui » comme on dit. Du genre « Aloreuh Philippeuh Côhen, vous ne trouvez pas ça un peu irresponsableuh de creuser la dette sur Internet ? » Le tout avec, en guise de décor, une grande affiche rouge et blanche logotée RTL achetée (à fonds perdus, donc) chez l’imprimeur du quartier. Bref, pas de quoi finir dans le bureau d’un juge des référés, pensions-nous. A tort. Notre vidéo, toute potache qu’elle fut, aurait pu nous valoir d’être poursuivis pour « concurrence déloyale », selon notre avocat. Car le site de RTL est considéré comme concurrent du nôtre, et qu’en nous livrant à cette innocente parodie, nous risquions de capter quelques rentrées publicitaires, en privant ainsi RTL (je résume, mais c’est à peu près ça). C’est un peu comme si Nicolas Canteloup risquait des poursuites judiciaires chaque fois qu’il imite le président, sous prétexte qu’il détourne une partie du public du vrai Nicolas Sarkozy. Ridicule, non ? On n’en est pourtant pas loin. Naguère, les journaux, livres, émissions, etc. étaient fiers d’être parodiés. C’était une sorte de reconnaissance : aujourd’hui, on dirait que le pastiche les rendait « culte ». Sauf qu’aujourd’hui, on ne dit plus rien car l’art du pastiche est en train de crever, étouffé par les procès. Pastichez un journal à grand tirage ou un best-seller de librairie, et vous serez immédiatement poursuivi par le consortium multimédias propriétaire du premier, et l’éditeur du second. Pour « contrefaçon » ou pour « parasitisme ». Des pastiches condamnés parce qu'ils ressemblent à l'original ! Le groupe Jalons — le fameux « gang des pastiches » — en sait quelque chose, qui a dû faire face à plusieurs procès dont il est sorti essoré. Il est loin le temps où Basile de Koch, son fondateur et président autoproclamé à vie, s’amusait de voir que certains acheteurs de l’Aberration, du Cafard acharné, de Coins de rue-Images immondes ou encore de Voiri ou Pourri-moche avaient en fait cru se procurer leur journal habituel (un petit nombre d’entre eux continuant même à le croire après la lecture du pastiche). Poursuivi pour son pastiche du Monde de Sophie (rebaptisé « Le Monde d’Anne-Sophie »), Jalons a été condamné pour contrefaçon de titre et de maquette (alors même que les Platon, Kant et Freud de la version originale avaient été remplacés par Schwarzenegger, Guerlain et Casimir). Puis ce fut au tour des éditeurs du magazine Entrevue d’obtenir l’interdiction de « Fientrevue ». L’auteur du Monde de Sophie avait pourtant trouvé très drôle d’être pastiché. De même que de nombreux journalistes d’Entrevue, à commencer par son fondateur Thierry Ardisson. Et nous sommes persuadés, à la rédaction de Marianne2, que Jean-Michel Aphatie ne se serait pas formalisé de son imitation par notre collègue de la machine à café. Seulement voilà : aujourd’hui, un journal, une émission, un livre, ce ne sont plus des journalistes ou des auteurs, ce sont des marques. Du commerce. Et le code du commerce se fiche du droit à la parodie qui, lui, n'est inscrit que dans le code de la propriété intellectuelle. Et dans «propriété intellectuelle», il y a apparemment un mot de trop pour les contempteurs des vilains pasticheurs. Un pastiche sinon rien? Alors ce sera rien Il reste donc deux solutions : pasticher des journaux ou des émissions inconnus, ou faire des pastiches qui ne ressemblent tellement pas à l'original que personne ne fait le lien. On a envisagé un court instant la seconde solution : une interview de Philippe Cohen par un dénommé Jean-Michel Elkabach avec un accent belge, dans un décor logoté Skyrock. Et puis on a abandonné l'idée : trop de risques de procès avec Europe1, Skyrock, RTL et Michel Leeb. Du coup, les membres de l'équipe Marianne2 se contenteront de montrer la vidéo marrante à leurs parents. Quoique. Après la lecture dans le Monde de l'interview de l'avocat d'affaires Jean-Michel Darrois, qui estime que «Le droit n'est pas assez présent dans notre société», je me demande s'il ne faut pas faire signer aux dits parents un accord de confidentialité… NB rajoutée le 28 avril à 13 heures : Nous avions oublié de vous préciser que Marianne2 a déjà été poursuivi pour des raisons à peu près semblables, et a dû, afin d'éviter un coûteux procès, s'acquitter de moult milliers d'euros dans le cadre d'une transaction.
Voir les 143 commentaires
Dans la même rubrique :
|
|
||

Imprimer
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Accueil
Envoyer
Partager
Digg
Del.icio.us
Wikio
Facebook
Google
MySpace
Twitter
LinkedIn
Viadeo







