Marianne2 2012

Comment Hondelatte a démonté - involontairement - le système Ruquier

Lundi 26 Septembre 2011 à 15:01 | Lu 76505 fois I 0 commentaire(s)

Philippe Bilger - blogueur associé

Philippe Bilger rebondit sur le clash qui a opposé Natacha Polony à Christophe Hondelatte chez Laurent Ruquier. L'émission de ce dernier se distingue, selon notre blogueur associé, par « une morale élastique, une rectitude professionnelle souple, peu de vérité, de l'hypocrisie à foison, beaucoup de toc, de rares personnalités qui gardent de l'allure, d'autres qui déçoivent, beaucoup de bruit mais peu de substance »...


Comme toujours, le dimanche est tout sauf une trêve pour un blog.

Il y a les sénatoriales. Le Sénat va-t-il passer à gauche et Gérard Larcher perdre son goût des pronostics hasardeux et des banalités enflées ?

Tristane Banon - il est inconcevable qu'on ait semblé mettre en doute la nécessité d'une confrontation entre DSK et elle - va-t-elle cesser de participer à des manifestations et protestations féministes pour se concentrer sur l'essentiel qui est la procédure en cours et l'issue que le parquet lui donnera ? J'ai l'impression qu'aujourd'hui elle en fait trop, de manière périphérique, pour qu'on oublie qu'à cause de sa mère elle a perdu des années pour l'expression d'une possible vérité ?

Au cours d'une même matinée, trois fonctionnaires de police se sont suicidés, l'un d'eux ayant également tué son épouse. Ces événements tragiques sur lesquels on a peu disserté, sauf dans Le Monde, ne sont pas seulement révélateurs de crises personnelles mais du malaise social et institutionnel qui affecte l'existence et la pratique de nombreux policiers. Ceux-ci, mal aimés par le citoyen et médiocrement guidés par un pouvoir qui à la fois les exploite et les sous-estime, mériteraient une considération qui rendrait hommage à leur rôle capital pour assurer la tranquillité publique et constituer au quotidien le bras vigoureux de l'Etat de droit.

Je n'ai pas de scrupule à aborder mon thème principal qui va à nouveau se rapporter à la vie des médias et plus précisément à l'émission animée, sur France 2, par Laurent Ruquier : « On n'est pas couché ». Qu'on ne vienne pas soutenir, au nom d'une affectation prétendant ne se consacrer qu'au grave et au conceptuel, qu'il n'y aurait rien dans ces séquences qui puisse susciter la réflexion. Je crois le contraire.

J'ai été frappé de constater à quel point ce qui s'y déroulait, pour le pire et le meilleur, faisait ressembler l'émission à une France en réduction où ce qui nous indigne ou nous satisfait, dans la société et dans le fonctionnement de l'Etat, venait modestement mais sûrement s'inviter sur un plateau de télévision. Tourner en dérision une telle mine, c'est ne rien comprendre aux leçons qu'on peut tirer d'une réalité concentrée, plus saisissable, plus visible. De quoi s'est-il agi au juste au cours de ces péripéties ?

Pour une fois, je ne mettrai pas en cause le long monologue auto-proclamé hilarant par Ruquier avec les applaudissements mécaniques qui l'accompagnent comme il est de règle dans ces divertissements (?) où on a besoin d'une « claque » menée à la baguette.

Depuis trois semaines, il est accompagné par deux femmes, Natacha Polony et Audrey Pulvar, qui, sans être misogyne, ont du mal à faire oublier les deux Eric. Même si la première ne manque pas de talent, de culture et de verve intellectuelle.

L'émission elle-même a été structurée autour de Ségolène Royal, de Tony Parker, de Christophe Hondelatte et, enfin, de Gérard Darmon et de Franck Dubosc jouant à s'y méprendre au niais, venus promouvoir leur dernier film.

Tony Parker n'a posé aucun problème et on ne lui en a pas posé. D'ailleurs à quel titre l'aurait-on fait ? C'est un immense basketteur sympathique, serein et qui fait preuve d'une extrême prudence en refusant d'émettre le moindre avis en politique, même aimablement stimulé par Ségolène Royal.

Celle-ci en pleine forme, très souriante ou sérieuse quand et comme il convenait, a été notamment critiquée par Audrey Pulvar, avec politesse certes mais avec une once de partialité, à propos de son dernier livre. Puis-je dire qu'il y a là quelque chose d'infiniment choquant ?

Il était scandaleux de faire questionner DSK sur TF1 par une amie de son épouse et Claire Chazal a reçu son lot de reproches justifiés. Il est indécent, aussi estimable que soit le candidat aux primaires socialistes Arnaud Montebourg que je connais et apprécie, de laisser la compagne de ce dernier se colleter avec une autre candidate à ces mêmes primaires comme si cette configuration était admissible et déontologique.

L'erreur fondamentale commise par Ruquier a été d'engager Audrey Pulvar dans la période la moins faite pour elle compte tenu de sa situation personnelle. Personne ne s'en émeut. Apparemment, la nostalgie de la République irréprochable n'a pas atteint le coeur médiatique et le CSA encore moins !

Puis le choc s'est produit. Natacha Polony et Audrey Pulvar ont jugé l'album de Christophe Hondelatte, dont il a été le créateur et l'artisan exclusif avec l'aide de sa famille, musicalement bon disaient-elles, mais médiocre sur le plan des textes. L'empoignade a surtout mis aux prises Hondelatte à vif et Natacha Polony. Une première fois, en colère, il a quitté le plateau mais Gérard Darmon, dont la modération et la tenue dans toute cette querelle ont été exemplaires, est parvenu à le faire revenir avant que Hondelatte, la polémique ayant repris de plus belle, ne quitte définitivement les lieux.

On peut se demander pourquoi Christophe Hondelatte s'était embarqué dans une telle galère. A plusieurs reprises, pour « Faites entrer l'accusé » et en d'autres circonstances, je l'ai croisé et le professionnel qu'il est m'a toujours impressionné favorablement. Reste que sa richesse, son extrême sensibilité, constituent aussi sa faiblesse dans un monde où la promotion est reine et la vulgarité dominante. Sa personnalité torturée, exacerbée, empruntant des méandres peu communs, fine, à la fois chaleureuse et rétractée ne pouvait pas affronter sans dommage le cirque « à la Ruquier », même si les reproches qui lui étaient adressés n'avaient rien d'insultant et qu'un épiderme ordinaire les aurait acceptés ou traités avec dérision.

Mais, présent, Christophe Hondelatte ne s'est pas contenté de refuser un système qui permet à des ignorants, au nom d'un goût personnel peut-être discutable, de mettre en pièces un travail artistique de longue haleine, et qui interdirait à quiconque de sortir de son champ professionnel pour s'adonner à une passion pourtant ancienne. Il n'a pas dialogué qu'avec Natacha Polony et Audrey Pulvar mais, dans l'effervescence des échanges auxquels tous se mêlaient - le plus comique étant Ruquier lui assénant dix fois ses protestations de sincérité à hauteur de ses prestations promotionnelles indifférentes à la qualité mais pas au nom et à la réputation - Hondelatte a révélé les coutures, les grossières habitudes de ces émissions où l'un est chargé de « servir la soupe » quand les autres jouent aux « méchantes ».

Ce téléscopage vulgaire avait déjà dégradé l'esprit profond du temps où Zemmour et Naulleau tentaient, par l'intelligence, de l'emporter sur le rire publicitaire mais ce processus pervers va évidemment continuer. Certes pour sa cause personnelle, Hondelatte a utilement « balancé », dénoncé, souligné l'ambiguïté choquante de ces plateaux où le simulacre et la convention prennent le pas sur l'authentique qui ne rendrait pas la télévision moins riche ni stimulante. Il a sans doute aggravé son cas et amplifié sa solitude. Malheur à celui qui projette les coulisses en pleine lumière.

Une France en réduction. Une morale élastique, une rectitude professionnelle souple, peu de vérité, de l'hypocrisie à foison, beaucoup de toc, de rares personnalités qui gardent de l'allure, d'autres qui déçoivent, beaucoup de bruit mais peu de substance. L'essentiel noyé dans la masse.

Pourtant, rien n'est fatal. Pas plus à la télévision qu'ailleurs, en grand.

Retrouvez les billets de Philippe Bilger sur son blog.







LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez