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Christophe Guilluy : «L'Etat préfère parler des banlieues plutôt que des classes populaires»Propos recueillis par Sylvain Lapoix | Mardi 22 Janvier 2008 à 00:03 | Lu 14783 fois
Le plan Amara laisse sceptique le géographe Christophe Guilluy, qui n'y voit que des logiques dépassées niant la crise des classes populaires.
Christophe Guilluy © Antoine Doyen pour Marianne2.fr
Marianne2.fr : Dans le cadre du plan « Espoirs banlieue » dont elle présentera les grandes lignes à Vaulx-en-Velin le 22 janvier, Fadela Amara, secrétaire d'Etat à la Politique de la ville, compte notamment injecter un milliard d'euros dans 50 quartiers sensibles. Pensez-vous, comme Christine Boutin, ministre du Logement, que ce nouveau plan banlieue s'ajoutera aux autres sans effet ?
Christophe Guilluy : Les deux discours continuent de développer la même logique de « concentration des problèmes » qui voudrait que, quoiqu'on fasse, le chômage, la précarité et les inégalités seraient enfermées dans les « zones sensibles » comme leurs habitants. Or c'est faux : entre 1990 et 1999, le taux de mobilité dans les Zones urbaines sensibles (ZUS) a été de 61% ! Le taux de chômage reste inchangé mais les habitants ne cessent de se renouveler dans les mêmes quartiers. Alors que les pouvoirs publics continuent de réfléchir en termes de cloisonnement, parlant de ghetto, d'assignation à résidence, etc., la principale évolution sociale de ces dernières années a été la dispersion des chômeurs, des précaires, des immigrés… de toutes les populations ! Ce phénomène est par ailleurs amplifié par un mouvement d'immigration qui modifie lourdement la structure démographique de la France. Or l'Etat refuse de voir qu'il y a une déconnexion totale entre les flux migratoires et le marché de l'emploi alors que, dans la plupart des « quartiers sensibles », c'est le nœud du problème qui mène à un embouteillage dans la recherche d'emploi et à la précarité. Plutôt que de traiter de ce vrai sujet, on préfère parler d'urbanisme ou de discrimination. Dans son interview au Figaro Madame, Fadela Amara vantait les mérites de la « diversité », qu'elle voulait promouvoir comme un concept politique fort. Pensez-vous que cette notion puisse débloquer quelque peu la situation ? Elle entretient le discours sur les « minorités visibles » mais cela ne veut plus rien dire : étant donnés les changements majeurs qui s'opèrent dans la société française, des « Fadela Amara » vont apparaître mécaniquement partout dans les entreprises, les administrations, etc. Aujourd'hui, les « quartiers sensibles » sont devenus des sas pour les populations venues des pays du Sud et qui vont intégrer la société française. On ne peut pas continuer de faire de la politique de la ville comme dans les années 1980 : Fadela Amara, comme ses prédécesseurs, ne remet toujours pas en cause cette logique post-coloniale où tout doit être amené aux banlieusards : au pied de leur immeuble, ils ont désormais un coach, un conseiller de l'ANPE, un moniteur d'auto-école, un pôle de réussite Grandes écoles… L'étalement des zones urbaines contredit totalement ces politiques : aujourd'hui, les « quartiers sensibles » sont au cœur des bassins d'emplois qualifiés ! Comment les destructions-reconstructions d'immeubles seraient-elles possibles si des promoteurs immobiliers ne trouvaient pas les terrains de Seine-Saint-Denis attractifs économiquement ? Pourquoi, dès lors, l'Etat s'acharne-t-il à produire des plans banlieues à la chaîne ? On a besoin de cet « objet » qu'est la politique de la ville car il vaut mieux poser la question des banlieues que celle des classes populaires. Quand Fadela Amara propose de multiplier les expériences types « Sciences Po en banlieue », pourquoi n'implante-t-elle pas ces pôles d'excellence au fin fond de la Picardie rurale ? Le problème, ce n'est pas celui des noirs ou des Arabes, le problème est celui des classes populaires, quelle qu'elles soient ! Dans les années 1950-1960, il y avait des fils d'ouvriers sur les bancs de Sciences Po, comme sur ceux de l'Assemblée nationale, aujourd'hui, il n'y en a plus. Le vrai problème est là , ainsi que dans la crise des classes moyennes. Mais le sujet est trop sensible et Nicolas Sarkozy préfère faire de la discrimination positive plutôt que de reconnaître qu'il n'y a pratiquement plus d'ascenseur social. Si aucun budget n'avait été alloué aux banlieues, la situation aurait été bien pire. Mais la posture qui consiste à les conserver sous perfusion ne fait que repousser la frontière des inégalités des quartiers aux grandes périphéries puis aux zones rurales. Et il sera nécessaire, un jour ou l'autre, de résoudre cette nouvelle inégalité de traitement entre les territoires. Dans la même rubrique :
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