«Chirac, le roman d'un procès», un feuilleton qui fait du mal et du bien
Vendredi 20 Août 2010 à 05:01 | Lu 10306 fois I 17 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Philippe Bilger salue la série fiction du Monde de Cassipée. Selon lui, le procédé se révèle bien plus élégant dans la cruauté que les attaques ad hominem proférées par certains journalistes et politiques à l'encontre de Sarkozy.
Bernard-Henri Lévy a obtenu le soutien sincère et ému du président de la République pour sauver de la lapidation l'Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani (Le Figaro).
Cette annonce en faveur d'une cause qui nous mobilise tous d'une manière ou d'une autre, n'aurait pas à être relevée si elle ne montrait pas à quel point Nicolas Sarkozy n'est pas tout d'une pièce : par exemple son réalisme international n'est pas contradictoire avec une pratique personnelle généreuse. Aussi, il me semble que c'est faire fausse route que d'appliquer à cette personnalité des critères et des évaluations sommaires que la polémique rend faciles mais que l'intelligence des situations et des êtres devrait exclure. La politique de Nicolas Sarkozy n'est pas aussi remarquable qu'il le pense et aussi catastrophique que certains de ses opposants voudraient s'en persuader. Il y a des facettes contrastées, des nuances au sein des blocs, des avancées à côté de régressions, des progrès républicains mais des déceptions dans la conduite de l'Etat au quotidien. Tout n'est pas rose ni noir, pas plus que n'est simple le caractère du président. S'engager dans une vision contraire en accusant les reliefs et en forçant les traits, c'est faire précisément ce qu'on lui impute à charge et lui permettre une défense aisée. L'outrance le sert, ne le gêne pas.
Quand le sarkozysme, pour Daniel Cohn-Bendit, se résume, en matière de sécurité notamment, à « de la stupidité et de la malveillance », c'est à la fois violent et un peu court. C'est fuir la complexité d'une analyse pour tomber dans la facilité du slogan. C'est certes se faire plaisir mais je ne suis pas sûr que ce paroxysme verbal et les réponses qu'il fait au Monde convainquent au-delà du cercle des adversaires patentés et définitifs. S'il désirait élargir et amplifier son pouvoir de démonstration, il aurait fallu qu'il retienne la bride de la forme pour mieux épouser le fond.
Quand Edwy Plenel - j'admire le journaliste, j'apprécie et estime l'homme de conviction, on ne peut pas se priver de « battants » républicains comme lui - se laisse pourtant aller à qualifier le président de «délinquant constitutionnel» (nouvelobs.com), j'ai la faiblesse de soutenir qu'il a tort. Pour le bonheur d'une formule rude, accablante, il se prive d'une plongée dans la réalité, qui lui imposerait de ne pas s'abandonner qu'à ses charges mais de peser, sur ce sujet, les ombres et les lumières. Il y a, chez les plus vigilants, un risque de paresse intellectuelle qui les guette quand ils dessinent de Nicolas Sarkozy la caricature que celui-ci leur tend pour les piéger.
J'en arrive à ce qui, par contraste, m'apparaît comme le comble du talent, une réussite exemplaire, d'une finesse inégalée aussi bien sur le plan politique que judiciaire. Il s'agit de la série du Monde : « Chirac, le roman d'un procès », qui, chaque jour, nous fait don d'un tableau étincelant de ce que pourrait être le procès de Jacques Chirac, de son environnement, des histoires autour de lui, des coups bas et des triomphes, des déclins, des nostalgies et des fiertés. Dans ces moments de vie quotidiens, il y a des enseignements, une aptitude à la synthèse, une qualité d'expression, une plausibilité indéniable qui me font m'interroger, depuis l'origine, sur le rédacteur ou la rédactrice de ce petit miracle que j'attends avec une impatience décuplée grâce au bijou de la veille. Qui est Cassiopée ? Franck Johannès ? Pascale Robert-Diard ? Raphaëlle Bacqué ? Ou quelqu'un qui viendrait d'ailleurs pour la circonstance ?
En tout cas, chapeau ! Daniel Cohn-Bendit et Edwy Plenel pourraient s'en inspirer. Il y a un ton, un registre, une cruauté, une élégance qui font du mal, qui font du bien.
Mais qui peut bien être ce Cassiopée ?
Lire aussi sur Marianne 2 : Ce que Chirac pense de Sarkozy, par Philippe Cohen
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