Marianne2 2012

Chevènement (2) : la Gauche doit retrouver le sens de la nation

Samedi 21 Novembre 2009 à 07:01 | Lu 6342 fois I 40 commentaire(s)

Pascale Fourier

Deuxième volet des entretiens de Pascale Fourier avec Jean-Pierre Chevènement. L'ancien ministre nous explique les différences entre Allemagne et France sur la conception de la citoyenneté. Le pseudo-débat sur l'identité nationale prend un autre sens.


Pascale Fourier : Qu’est-ce qui explique que la Gauche, et le Parti socialiste en particulier, a fait justement sienne cette idée européenne et, me semble-t-il, a abandonné la question sociale à cette occasion ?

Jean-Pierre Chevènement : Ah, c’est un autre aspect. On a fait croire au Parti socialiste, à partir des années 83-84, que l’Europe était notre avenir- la France étant encore notre patrie. Ce que cela voulait dire en fait, c’est que l’Europe serait notre patrie, la France n’étant plus que notre passé. Donc il y a eu dans ces années-là une certaine mise en congé de la nation, qui en fait a sublimé un choix   social très différent qui est la capitulation devant le néolibéralisme triomphant. Mme Thatcher, M. Reagan avaient gagné les élections de 1979-1980: ils ont imposé le système du capitalisme financier mondialisé et ils y ont réussi. La Chine a accepté de jouer le jeu, l’URSS s’est effondrée, l’Europe s’est alignée... L’Acte Unique et le traité de Maastricht, ce sont des textes d’alignement sur un libre-échangisme échevelé, y compris au niveau des mouvements de capitaux. Donc l’équilibre entre le travail et le capital a été rompu. Mais on l’a dit, c’est «au nom de l’Europe ». Puis on s’est aperçu que c’était une Europe offerte, une Europe ouverte, une Europe où il n’y a que plus que 1.5% de droit de douane, alors qu’en 1992 il y en avait encore 14.5. C’est une Europe qui est dominée par le principe de la concurrence libre et non faussée, au nom de ce principe qui a été réaffirmé vigoureusement dans l’Acte Unique négocié en 85 et adopté par le Parlement en 1987 : dans l’Acte Unique, vous avez ce principe de la concurrence qui est la négation de toute politique industrielle et la condamnation de l’idée-même de « services publics». Tout cela au nom de l’Europe! Donc il y a un élément de mystification dont beaucoup de socialistes ne sont pas encore revenus.

Et je crois que les socialistes offraient un terrain favorable, parce qu’ils avaient toujours mal compris l’internationalisme, et c’est pourquoi Jaurès leur faisait  amicalement la remontrance:« Un peu  d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène ». C’est que les socialistes ont pensé qu’on pouvait construire un monde sur la base du seul internationalisme et de la négation des nations.
Or, ce que Jaurès voulait leur expliquer, leur faire comprendre, c’est que la nation était  la brique de base d’un internationalisme bien conçu. Parce qu’il y a évidemment deux conceptions de la nation. Il y a la conception républicaine: la nation est une communauté de citoyens, indépendamment de toute question d’origine, de religion, d’opinion philosophique. Et puis il y a la conception ethnique de la nation qui a été historiquement portée par l’Allemagne contre la conception incarnée par la France et la Révolution. Alors, je ne dis pas que la France avait raison de vouloir apporter la démocratie à la pointe de la baïonnette; Robespierre était contre. Mais, je dirais que le nationalisme ethnique a produit des conséquences si effrayantes que je crois aujourd’hui personne n’oserait plus sans réclamer à voix haute.

La conception que j’appelle « républicaine »ou « citoyenne » de la nation a triomphé même en Allemagne. Le droit du sol a fini par l’emporter en mai 1999. Je m’en souviens très bien: j’étais Ministre de l’intérieur et j’en avais beaucoup parlé avec mon collègue allemand de l’époque, Otto Schmidt. Cela n’allait pas de soi parce que les Verts allemands voulaient qu’il y ait des passeports mentionnant l’origine des Allemands, c’est-à-dire « Allemand-turc » ou bien «Allemand-bosniaque ». Donc on aurait eu des «Allemands-allemands»,  des « Allemands-turcs » et des « Allemands- bosniaques »... : il est extrêmement difficile de s’arracher à une tradition nationale ancrée dans les siècles. Et le peuple allemand s’est défini à travers Fichte en 1806 comme un peuple « originaire », c’est-à-dire parlant sa propre langue et non pas, comme la France, une langue artificielle empruntée au latin. Nous ne parlons pas gaulois. Il y a très peu de mots gaulois en français. Nous parlons une langue essentiellement latine. Eh bien, c’est l’observation que faisait Fichte en disant qu’il y avait une supériorité dans le peuple allemand qui était dans sa langue, dans sa culture- ce discours de la nation allemande qui connut ensuite quelques dérives.
Et je pense qu’il faut quand même garder présent à l’esprit que la nation doit être ouverte à l’universel et que la conception républicaine de la nation est fondée sur des valeurs universelles qui nous permettent de travailler avec d’autres nations, de coopérer et peut-être un jour de fusionner, tout est possible...

Mais j’observe que ça ne se fait pas facilement. Je n’ai pas vu qu’entre les Belges wallons et les Belges flamands cette affaire ait beaucoup progressé depuis que la Belgique a été créée en 1830...Je pense qu’il y a une certaine résistance qui est inscrite dans la réalité historique. Moi je suis né à Belfort. La frontière entre le parler alémanique et le parler roman reprend très exactement celle qu’avait tracée un empereur  romain, Majorien, au Ve siècle après Jésus-Christ, pour séparer les Burgondes romanisés du côté de Belfort et les populations alémaniques du côté de Mulhouse. Evidemment, ça a changé parce que les gens à Mulhouse parlent français, mais la topographie, les noms de lieux, le dialecte-même restent alémaniques. D’ailleurs moi-même, je suis un prototype: mon nom s’écrivait avec un S, ma famille est originaire d’un canton suisse qui est à la fois germanophone et francophone, et ma famille à l’origine est germanophone, mais s’est francisée au long des siècles... Ca prend du temps. Je n’en tire aucune gloire... et j’ai de la  sympathie pour la Suisse contrairement à la Doxa dominante - bien que n’y ayant aucun compte malgré ce qu’on a pu dire dans l’affaire Clearstream... Donc je pense qu’il faut avoir le sens de la longue durée, de la longueur de l’Histoire. On ne fait rien de bien si on ne comprend pas le réel.

Pour retrouver toutes les interviews de Pascale Fourier, rendez vous sur son blog








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez