Marianne2 2012

Charpak : du stehtl polonais aux ghettos d'Ile-de-France, en passant par Stockholm…

Samedi 2 Octobre 2010 à 13:01 | Lu 6390 fois I 10 commentaire(s)

Anna Alter-Marianne

Notre collègue Anna Alter poursuit son récit de la vie de Georges Charpak, disparu le 29 septembre dernier, à 86 ans.


(photo : ambassade du Canada)
(photo : ambassade du Canada)
Dans « La vie à fil tendu », Georges Charpak avait confié à son amie Dominique Saudinos (1) que sa mère était « une très belle femme », grande, élancée, brune et qu’il en avait été « toujours si fier». Il se souvenait aussi de son institutrice polonaise qui, dans sa misérable bourgade, «en Pologne, c’est-à-dire nulle part » selon l’expression du père Ubu, avait vu qu’il était doué pour apprendre et avait dit à son élégante yddish mama qu’il fallait le laisser suivre l’école autant qu’il le voudrait. Et « peut-être même plus tard » lui permettre de faire des vraies études. « Elle savait que mes parents n’étaient pas des juifs pratiquants et que je n’irais donc certainement pas apprendre la Torah dans un heder ou une yeshiva. Alors elle voulait qu’on me « pousse»», racontait-il. Il se rappelait encore de la guérisseuse qui, en posant une lame de couteau glacée sur son front, l’avait guéri de sa toux rebelle en même temps que de toutes les formes d’obscurantismes. Combat pour la connaissance, combat contre la sorcellerie allaient devenir ses deux chevaux de bataille qu'il avait enfourchés sans s’en rendre compte au temps où il s’appelait Grisza. Un petit garçon qu’il avait laissé derrière lui, pleurant son petit chien blanc et frisé Friga, et oubliant sa langue.

Six mois après son arrivée en France, parfaitement intégré à la communale de la rue d’Alésia, le petit Georges rêvait chaque nuit en français et considérait Vercingétorix et ses vaillants Gaulois comme ses lointains ancêtres, à l’instar de ses camarades de classe. Et le fait d’habiter à quatre dans une chambre de bonne, avec toilettes sur le palier, ne l’a pas empêché de poursuivre une brillante scolarité et d’ « apprendre  avec passion ».  Quand, le grand physicien obtint son prix Nobel, il pensa au fils d’émigré qu’il avait été et à tous les autres qui dans les banlieues n’avaient pas la même chance que lui de fréquenter des écoles, certes non mixtes, mais avec une vraie mixité sociale. « Je ne sais pas si j’aurais pu devenir le même Charpak si j’avais passé ma scolarité  dans la Seine-Saint-Denis  d’aujourd’hui» m’avait-il dit juste après avoir décroché la récompense suprême. Il m’avait parlé alors de son ancien patron au Cern et ami, Léon Lederman qui l’avait précédé sur le podium de Stockholm et qui menait une expérience pédagogique tout a fait innovante dans les ghettos de Chicago. Georges Charpak était allé lui rendre visite, et avait été ébloui par le bonheur des élèves qui bénéficiaient de sa méthode d’enseignement des sciences intitulée « Hands on ».

« C'était une école relativement typique, avec 99 % de Noirs, dont la plupart étaient en dessous du niveau de pauvreté. Il régnait pourtant une très grande gaieté dans cette école : les enfants apprenaient avec joie» avait-il rapporté.  Lorsque Léon Lederman avait sorti en France son livre « Une sacré particule », au dos Charpak avait écrit « Sacré Léon ! Il est célèbre non seulement pour ses découvertes, mais aussi parce qu’il ne faisait jamais un exposé ardu sans l’émailler d’histoires de rabbins, de tailleurs, de colporteurs, provenant des lointains ghettos russes et remodelés par des générations de New-Yorkais. » Eux voulaient remodeler les têtes des générations futures…Dans un hôtel du quartier latin, les deux amis avaient établi leur plan pour que les enfants de tous les pays et de toutes les couleurs aient un jour dans le cœur l’amour de la physique, la biologie, la géologie et que ceux qui se découvrent grâce à leurs expérimentations une vocation donnent leur cerveau à la science.

Après des années de siège des ministères, Georges Charpak  avait réussi à faire en sorte que l’Education nationale s’intéresse à ces programmes de « formation par l’observation » venus d’Outre Atlantique  « Plutôt que de réinventer les choses, mieux vaut les copier intelligemment lorsqu'elles fonctionnent, pour s'efforcer ensuite de les dépasser» avait-il recommandé. Il ne croyait pas si bien dire. L’opération « Main à la pâte » lancée à son initiative en 1996 fait des émules dans le monde entier.
Plutôt que de charger les immigrés de tous les maux,  Sarko  devrait en prendre de la graine.
 
(1) La vie à fil tendu, Georges Charpak et Dominique Saudinos, Editions Odile Jacob.

Retrouvez le premier volet de cet article.








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez