Marianne2 2012

Charlie Hebdo a-t-il charrié ?

Vendredi 4 Novembre 2011 à 18:01 | Lu 17621 fois I 123 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Ardent défenseur de la liberté d'expression, Philippe Bilger ne pouvait rester insensible à l'incendie de Charlie Hebdo. Que le journal bête et méchant fasse l'objet d'une telle campagne de sympathie, notre blogueur associé s'en félicite, mais il rappelle toutefois que l'intolérance religieuse ou intellectuelle, même quand elle ne prend pas cette forme extrême, doit être dénoncée.


J'avais décidé d'acheter le numéro Charia Hebdo de Charlie Hebdo quand j'ai appris l'incendie des ses locaux parisiens et le piratage de son site. J'ai acheté le dernier à mon kiosquier quotidien. Indignation unanime de la classe politique. Défense consensuelle, à droite et à gauche, de la liberté d'expression. Il y aurait de quoi rire si une nouvelle fois l'intolérance islamiste n'avait pas frappé.

Après l'affaire des caricatures. Je ne rejoins pas l'avertissement du remarquable avocat qu'est Richard Malka. Si tous hier s'étaient mobilisés au soutien de Charlie Hebdo, nous aurions eu tout de même la même agression grave, le même scandale démocratique. Il y a des cerveaux malades qui résistent à tout, d'abord au bon sens et à l'équilibre (Le Monde, Le Figaro, Libération, nouvelobs.com, Marianne 2, 20 minutes).

En dépit du tocsin concerté qui ne laisse pas place à la moindre contradiction, j'ai envie toutefois de souligner que si la liberté d'expression n'avait pas concerné Charlie Hebdo d'un côté et Mahomet et la religion musulmane de l'autre, cette déplorable affaire n'aurait pas suscité le millième du courroux général qu'elle a engendré.

La liberté d'expression choisit ses cibles et ses héros

Imaginons que Marine Le Pen ou Lionnel Luca aient tenu des propos vigoureux contre l'islamisme et que leur domicile ait été plastiqué, je suis prêt à parier que très peu de voix se seraient émues. Il est exaspérant de devoir constater que la liberté d'expression choisit ses cibles et ses héros.

Quand sur le plan politique on affirme qu'elle représente un bien commun, on ment puisqu'on refuse d'être aux côtés, systématiquement, de ceux qui sont persécutés médiatiquement, poursuivis et condamnés judiciairement, souvent à la suite d'une interprétation discutable de la loi sur la presse.

Que Charlie Hebdo fasse l'objet de cette campagne de sympathie, on ne peut que s'en féliciter mais pour ma part j'aimerais que même quand l'intolérance religieuse ou intellectuelle ne prend pas cette forme extrême, on la dénonce. Trop souvent, alors que la liberté d'expression devrait être un bloc, on l'appréhende comme si elle était à la carte.

En l'occurrence, les protestations si justifiées me semblent pourtant choisir un mauvais terrain. Elles tentent de convaincre les énergumènes qui ont causé cet incendie que leur comportement n'est pas républicain. Qu'il y a des valeurs et des principes qui s'opposent à ce qu'on détruise de la sorte la pensée d'autrui. C'est peine perdue, et de l'intelligence dépensée en vain, puisque nos adversaires se fondent sur des valeurs inverses qui, pour eux, ont une importance d'autant plus capitale et sacrée qu'elle n'est confrontée évidemment à aucune contradiction.

L'irrévérence

Charlie Hebdo a-t-il charrié ?
Dès lors qu'il n'y a pas l'ombre d'un dialogue possible, il convient d'abandonner ce champ pour se contenter de décréter que cet incendie volontaire est un crime, que ceux qui l'ont perpétré sont des criminels, qu'ils doivent être pourchassés et sanctionnés comme tels. Je ne garantis pas qu'un tel changement d'attitude convaincra les esprits d'en face mais en tout cas la dureté objective du constat, l'affirmation implacable de la Justice auront certainement plus d'effet sur eux que la compréhension même réprobatrice qui leur est assénée.

Quand j'entends Frédéric Mitterrand reprendre ce poncif qu'il n'y a pas de « démocratie sans irrévérence, sans parodie ou satire », d'une part j'estime que c'est donner une définition de celle-ci qui est purement iconoclaste et qui risque de faire peur sans nécessité à tous les modérés musulmans - il en existe - et d'autre part que c'est s'engager dans un débat qui va plaire à l'évidence à ces ennemis de la pensée libre dès lors qu'elle se heurte au butoir religieux.

L'irrévérence, ils savent ce qu'elle est puisqu'ils se mobilisent haineusement contre celle qui leur est insupportable ! Il ne faut plus discuter avec eux mais les combattre : j'évoque les fanatiques qui ne sont pas capables d'être convaincus par la vérité d'autrui puisqu'ils ne l'écoutent pas et que même enregistrée, elle serait irrecevable.

Crime, criminels, condamnation : c'est le décret clair, sans équivoque aucune, d'une République sûre de son droit, de son fait. Comme tant d'autres qui avaient appris la sortie de ce numéro de Charlie Hebdo consacré à « Charia Hebdo », je craignais le pire tant on est habitué à ce que l'intégrisme musulman utilise les armes les plus odieuses pour sauvegarder sa conception de la foi. Charlie Hebdo a raison : avoir peur d'eux serait leur donner raison.

L'incendie volontaire contre la liberté d'expression est d'abord un crime.

Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.








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