Charlie Bauer: saisir le contraste entre le criminel et l'homme
Lundi 15 Août 2011 à 13:01 | Lu 6566 fois I 0 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Mort dimanche dernier, le militant d'extrême gauche avait fait vingt-cinq ans de prison dans les années soixante-dix. Philippe Bilger, avec qui il avait eu un dialogue difficile mais stimulant, rend hommage à cet homme contrasté...
Apprendre la mort de Charlie Bauer en Corse, c'est se confronter à un double contraste.
Cette splendide île qui n'est pas qualifiée pour rien de «beauté», est aussi, à connaître ceux qui y vivent, une terre d'extrêmes qui mêlent des vertus exemplaires - le respect des anciens, l'attachement aux enfants et aux femmes, une culture de la solidarité et de la fraternité - au sang et à la mort. De la part d'une minorité qui est aussi peu représentative de sa communauté qu'Anders Breivik, par exemple, de la Norvège. La Corse qui par exemple d'Ajaccio à Sartène vous prend au coeur, vous inonde les yeux, tant on ne sait plus où donner de l'admiration, a horreur du juste milieu. Elle se plaît à éblouir ceux qui sont passionnés, fascinés par elle, avec un présent fait de ravissement sauvage et d'une mer si bleue, si limpide que c'en est indécent ! En même temps, et à la fois, elle laisse dans la tête des souvenirs atroces de meurtres et d'assassinats où, pour un rien, pour de la susceptibilité, de l'amour-propre, à cause d'une rancune jamais effacée ou d'une vision politique dévoyée, on ôte la vie de son prochain. Cette magnifique et singulière île a été trop souvent endeuillée. Je ne vois pas ce qui lui interdirait la paix, qui serait le seul écrin digne de sa beauté et de la convivialité généreuse de ceux qui ont le bonheur d'y vivre quotidiennement.
Charlie Bauer, c'est aussi un contraste entre le criminel qu'il a été et l'homme que j'ai rencontré il y a de nombreuses années lors d'une émission de radio. Franck Johannès lui a consacré dans Le Monde une nécrologie fine, chaleureuse et, à la fois, critique.
Je me souviens alors de nos échanges et même si nous ne pouvions évidemment nous accorder sur un certain nombre de thèmes - la justice, la criminalité, la prison -, nous avions débattu avec vigueur mais sans colère. Je me suis reproché une seconde d'avoir hésité à m'entretenir avec lui, tant nos mondes étaient dissemblables, alors que notre relation démontrait au contraire que rien n'était plus nécessaire qu'un affrontement de ce type.
Je sais bien que dans une telle épreuve, c'est le professionnel qui finit par n'avoir plus gain de cause. Il est condamné, si j'ose dire, à défendre, à justifier, à expliquer quand son interlocuteur se donne le droit d'avoir une parole impérieuse, une vision totalitaire, s'octroie les facilités d'un procès sans nuance et d'une dégradation morale à laquelle on ne pourrait qu'opposer un passé criminel que précisément l'instant médiatique vous contraint, par élégance, à passer sous silence.
Ce type de dialogue difficile mais stimulant, je l'ai eu avec d'autres que Charlie Bauer : Roger Knobelspiess, Michel Vaujour ou à Montpellier avec Gabriel Mouesca. La lutte sera forcément inégale à cause aussi de l'inévitable sympathie qui vient au secours de celui qui s'est apparemment redressé à hauteur des agissements graves qu'il avait perpétrés.
Ces personnalités, c'est tout ou rien. Le rythme de croisière de l'existence n'est pas pour elles.
La Corse, sous mes yeux à Sartène, ne m'offre que sa part magique.
Cette splendide île qui n'est pas qualifiée pour rien de «beauté», est aussi, à connaître ceux qui y vivent, une terre d'extrêmes qui mêlent des vertus exemplaires - le respect des anciens, l'attachement aux enfants et aux femmes, une culture de la solidarité et de la fraternité - au sang et à la mort. De la part d'une minorité qui est aussi peu représentative de sa communauté qu'Anders Breivik, par exemple, de la Norvège. La Corse qui par exemple d'Ajaccio à Sartène vous prend au coeur, vous inonde les yeux, tant on ne sait plus où donner de l'admiration, a horreur du juste milieu. Elle se plaît à éblouir ceux qui sont passionnés, fascinés par elle, avec un présent fait de ravissement sauvage et d'une mer si bleue, si limpide que c'en est indécent ! En même temps, et à la fois, elle laisse dans la tête des souvenirs atroces de meurtres et d'assassinats où, pour un rien, pour de la susceptibilité, de l'amour-propre, à cause d'une rancune jamais effacée ou d'une vision politique dévoyée, on ôte la vie de son prochain. Cette magnifique et singulière île a été trop souvent endeuillée. Je ne vois pas ce qui lui interdirait la paix, qui serait le seul écrin digne de sa beauté et de la convivialité généreuse de ceux qui ont le bonheur d'y vivre quotidiennement.
Charlie Bauer, c'est aussi un contraste entre le criminel qu'il a été et l'homme que j'ai rencontré il y a de nombreuses années lors d'une émission de radio. Franck Johannès lui a consacré dans Le Monde une nécrologie fine, chaleureuse et, à la fois, critique.
Je me souviens alors de nos échanges et même si nous ne pouvions évidemment nous accorder sur un certain nombre de thèmes - la justice, la criminalité, la prison -, nous avions débattu avec vigueur mais sans colère. Je me suis reproché une seconde d'avoir hésité à m'entretenir avec lui, tant nos mondes étaient dissemblables, alors que notre relation démontrait au contraire que rien n'était plus nécessaire qu'un affrontement de ce type.
Je sais bien que dans une telle épreuve, c'est le professionnel qui finit par n'avoir plus gain de cause. Il est condamné, si j'ose dire, à défendre, à justifier, à expliquer quand son interlocuteur se donne le droit d'avoir une parole impérieuse, une vision totalitaire, s'octroie les facilités d'un procès sans nuance et d'une dégradation morale à laquelle on ne pourrait qu'opposer un passé criminel que précisément l'instant médiatique vous contraint, par élégance, à passer sous silence.
Ce type de dialogue difficile mais stimulant, je l'ai eu avec d'autres que Charlie Bauer : Roger Knobelspiess, Michel Vaujour ou à Montpellier avec Gabriel Mouesca. La lutte sera forcément inégale à cause aussi de l'inévitable sympathie qui vient au secours de celui qui s'est apparemment redressé à hauteur des agissements graves qu'il avait perpétrés.
Ces personnalités, c'est tout ou rien. Le rythme de croisière de l'existence n'est pas pour elles.
La Corse, sous mes yeux à Sartène, ne m'offre que sa part magique.
Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.
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