Marianne2 2012

Ces médias qui surfent sur les suicides de prisonniers

Mercredi 21 Janvier 2009 à 16:37 | Lu 5871 fois I 29 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Par Philippe Bilger. Le magistrat dénonce le simplisme du traitement médiatique sur les suicides dans les prisons en janvier. Un faux procès contre l'administration pénitentiaire, «plus concernée que jamais».


(photo : CxOxS - Flickr - cc)
(photo : CxOxS - Flickr - cc)
Avec quelle volupté amère et vengeresse certains médias rapportent-ils les statistiques alarmantes sur les suicides en prison depuis le début de cette année 2009 ! Je ne leur ferais pas l'injure de penser qu'ils s'en réjouissent mais en revanche il est clair qu'ils veulent s'en servir comme d'une machine de douleur, de tragédies à exploiter contre cet univers pénitentiaire dont ils ne cessent de dénoncer le principe aussi bien que la matérialité et les modalités.

Cinq sur les onze suicidés du mois de janvier concernent des délinquants sexuels
On est obligé, toutefois, d'aborder cette multiplication des suicides au mois de janvier puisqu'on en dénombre onze selon l'administration pénitentiaire, alors qu'au mois de janvier de l'année dernière on n'en relevait, si j'ose dire, que six. On sait également que cinq sur les onze concernent des délinquants sexuels et que la plupart se rapportent à la période de la détention provisoire où, à l'évidence, le choc avec le monde de l'enfermement est le plus traumatisant (site du Nouvel Obs).

Cette instrumentalisation de la mort - je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'il n'y ait pas dans ces séquences un horrible mimétisme - est d'autant plus choquante que ces suicides à répétition non seulement ne sont pas traités à la légère par le directeur de l'administration pénitentiaire, qui juge le problème « préoccupant », et son équipe, mais au contraire les mobilisent, à l'initiative de la garde des Sceaux qui attend un rapport du docteur Louis Albrand chargé de proposer des pistes plus efficaces pour combattre cette propension mortifère. Il n'y a pas l'ombre, de la part des responsables, d'une méconnaissance des drames et de l'action énergique qu'ils doivent inspirer, ce qui n'a pas toujours été le cas des administrations antérieures (Le Parisien).

Le Premier ministre, lors de l'inauguration avec Rachida Dati du centre de détention de Roanne, a évoqué, pour ces suicides, « des raisons matérielles connues parmi lesquelles la surpopulation, la vétusté, l'inadaptation des locaux » qui pourront être défaites par « l'équipement des cellules, la généralisation d'un quartier destiné aux nouveaux arrivants et la mise en place d'un suivi psychologique renforcé pour les personnalités fragiles » - autant dire pour beaucoup des détenus provisoires et un nombre non négligeable de condamnés (Le Monde).

Il est évident que sur ce plan, le Premier ministre a raison qui pointe, avec rationalité, des causes objectives au désastre de soi que réussit le suicide. On ajoutera la nécessité d'une surveillance constante qui n'appellera pas le moindre laisser-aller, la plus petite indifférence, le sentiment diffus qu'après tout, « on s'en fiche ». Une volonté au contraire quotidiennement affirmée de sauver des êtres qui, méritant d'être là, méritent aussi d'être préservés des atteintes de la vie carcérale et des blessures, si on peut, de leur propre intimité.

Ces médias qui surfent sur les suicides de prisonniers
Un risque maximal de suicide
Car, pour peu qu'on allie l'impressionnante épreuve de la détention provisoire aux personnalités souvent décomposées et nocturnes des délinquants et criminels sexuels présumés encore innocents ou condamnés, on a là, à l'évidence, dans cette humanité particulière incarcérée, un risque maximal de suicide. Il convient de ne pas oublier l'atmosphère terrible qui accueille et accompagne cette dernière, comme si une part de la population pénitentiaire se donnait à bon compte un certificat de moralité en accablant, paraît-il, de plus coupables qu'elle. La quotidienneté de menaces et d'insultes, la haine des « pointeurs » ne sont pas pour rien dans le désespoir qui conduit certains à sauter de l'autre côté de la vie. On aura beau tout supprimer - et il faudra continuer à le faire -, la personne acharnée à se supprimer y parviendra toujours. A ce titre, comment ne pas répudier le désir extravagant, exprimé par certains psychologues, de refuser la séparation entre les délinquants sexuels et les autres, pour ne pas stigmatiser les premiers alors qu'un début de solution réside précisément dans l'inverse ? Mieux vaut la stigmatisation par la discrimination que l'humiliation au fil des jours, les offenses, les coups et, malheureusement parfois, à leur terme, la tentation de l'irréversible ?

Sans doute faut-il aussi accepter de regarder en face la réalité. Le suicide n'est pas plus univoque en prison qu'à l'air libre. On se rassure en tentant d'installer, autour de ces détresses capables du pire sur elles-mêmes, un cordon sanitaire, des barbelés existentiels. Mais, une fois élucidées les causes matérielles, et admis le traumatisme carcéral (inévitable, mais à qui la faute ?), reste à affronter la nuit en chacun, à soupçonner les prisons intimes qui tôt ou tard pourraient engendrer des tragédies qui dans l'instant nous apparaîtraient incompréhensibles, alors que venues de loin elles auraient du être repérées dans leur éventualité, leur menace. En mettant en exergue les difficultés d'être indépendantes, au moins partiellement, de l'emprise carcérale, je ne prétends pas dégager la responsabilité de l'institution mais la dissuader de se couvrir de cendres comme si elle pouvait TOUT empêcher, interdire.

Plus que jamais, outre les conclusions prochaines du rapport Albrand, on attendra la discussion, enfin, du projet de loi pénitentiaire. Il est manifeste qu'agir sur la structure aidera peut-être les natures fragiles à s'accepter, mais qu'on ne se leurre pas : celles-ci constitueront toujours, au sein de la privation de liberté, des blessures à vif, des souffrances à soigner, des suicides à prévenir.

Mais, de grâce, qu'on n'en fasse pas une matière à statistique.








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez